Ce 23 novembre, à l'initiative de Reporters sans frontières, des centaines de médias se mobilisent en faveur des quelque 130 journalistes actuellement emprisonnés. Il en est ainsi chaque année. Qu'ils soient détenus en Chine, au Turkménistan ou en Birmanie, ils sont «parrainés» par des confrères qui, eux, ont la chance et le privilège de travailler dans des Etats où la liberté de la presse est globalement respectée.

Comment se résigner en effet à ce qu'on prive de liberté un homme ou une femme dont le seul crime est de penser différemment des autorités de son pays? Comment accepter que l'on soit toujours sans nouvelles de Dawit Isaac, arrêté comme une quinzaine d'autres journalistes, à Asmara (Erythrée), en septembre 2001, alors que le monde n'avait d'yeux que pour les tours du World Trade Center? Comment ne pas se révolter à l'idée que Win Tin, l'un des vétérans de la presse birmane, puisse mourir dans une geôle de Rangoon où les militaires le maintiennent depuis dix-sept années, alors qu'il a maintenant plus de 75 ans? Comment s'incliner devant les ayatollahs qui, à Téhéran, emprisonnent Arash Sigarchi simplement coupable de contester le bien-fondé de leurs décisions?

Ces journalistes ne se ressemblent pas. Ils ne pensent pas la même chose, n'écrivent pas avec les mêmes mots, ne défendent pas les mêmes valeurs. Mais notre indignation devant leur sort et notre mobilisation sont les mêmes pour chacun d'entre eux. Pour l'Irakien Sami Al-Haj, détenu en toute illégalité sur la base américaine de Guantanamo, comme pour le Cubain Ricardo Gonzalez Alfonso, condamné à 20 ans de détention à l'issue d'une parodie de procès. Parce qu'il est tout simplement inadmissible que des opinions quelles qu'elles soient conduisent qui que ce soit en prison.

Une évidence? Rien n'est moins sûr si l'on en juge par les attaques croisées dont nous sommes l'objet: de la part des nostalgiques de la révolution cubaine, qui confondent leurs rêves de jeunesse et les dérives de la dictature castriste, comme des ultra-conservateurs américains qui, au nom de la lutte contre le terrorisme, couvrent les abus d'une répression opaque. A leur différence, nous n'avons pas d'indignations sélectives, de haut-le-cœur à géométrie variable.

Pour mener à bien ce combat, notre seule arme est de montrer du doigt, inlassablement, ces régimes - de «droite» comme de «gauche» - qui bafouent les droits élémentaires et s'en prennent ainsi à leur propre peuple. Il ne s'agit donc pas d'une énième journée de commémoration oubliée le lendemain, mais d'un rendez-vous militant, d'un souci de tous les instants. Parce que nous sommes convaincus qu'il ne peut y avoir de liberté sans liberté de la presse. Au Sud comme au Nord, dans les pays développés comme dans ceux qui peinent à sortir de la misère. Rien ne saurait justifier les manquements à «la plus sacrée des libertés». Ni la pauvreté, ni la religion, ni les traditions, régulièrement invoquées pour justifier ce qu'il faut bien appeler des crimes.

Pour autant, notre intention n'est pas de donner des leçons, de distribuer des bons points ou des blâmes afin d'ajouter au pharisianisme ambiant, mais de rappeler des vérités, hélas chiffrables, même si elles dérangent notre confort intellectuel.

En toute indépendance. Les particuliers, les médias, les entreprises, les grandes fondations, les organisations internationales, les Etats, bref tous ceux qui nous aident n'infléchissent en rien nos prises de position. En vingt ans, ils l'ont compris: Reporters sans frontières peut se passer du soutien de quiconque tenterait d'influer sur ses orientations. C'est notre force et, en même temps, notre faiblesse: nous n'avons que notre indignation à opposer aux diktats, à l'arbitraire, aux injustices. Et, nous l'espérons, la vôtre aussi.

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