Le Temps: Vous êtes favorable à la recherche sur les cellules souches de l'embryon humain. Les valeurs que vous enseignez ne s'y opposent donc pas?

Alex Mauron: Non. Dans ce domaine, il n'existe pas qu'une éthique. Il est des éthiques «provinciales» – qui procèdent de communautés particulières, souvent de nature religieuse – qui postulent que l'embryon possède dès la fécondation un statut identique à celui de la personne humaine. C'est une croyance respectable, mais fragile, bien que ses adeptes pensent pouvoir l'étayer sur des arguments biologiques. Le vrai problème est de savoir comment l'éthique publique – celle qui inspire la législation – doit regarder ces éthiques particulières, qui n'ont pas de force normative dans une société libérale.

– L'opposition est aussi laïque, en particulier celle de la gauche…

– L'opposition religieuse ne me convainc pas, mais elle a le mérite d'être cohérente. Les arguments de la gauche contre ce type de recherche, eux, sont assez hétérogènes. Le philosophe allemand Jürgen Habermas parle ainsi de «respect de l'espèce». On assiste à beaucoup de contorsions pour éviter l'argument religieux. Malgré tout, c'est un bricolage philosophique, à mon avis.

– Les adversaires laïcs invoquent Kant. C'est du bricolage, aussi?

– Il y a un malentendu fondamental. Kant essaye de fonder en raison la dignité de la personne: il affirme que si les choses ont un prix, la personne, elle, a une dignité. Mais Kant n'a jamais examiné le statut de l'embryon. Il est abusif d'utiliser ici le vocabulaire kantien.

– Admettez-vous au moins que la recherche sur les cellules souches de l'embryon humain soit délicate sur le plan éthique?

– Elle est délicate sur le plan des représentations sociales plus que sur celui de l'éthique. Le blastocyste contenant les cellules souches est un embryon au même stade que celui qui est régulièrement détruit lorsqu'une femme utilise le stérilet comme moyen contraceptif. Le peuple suisse s'est déjà prononcé dans un sens libéral sur le statut de l'embryon en acceptant la solution des délais en matière d'interruption de grossesse. Et il ne s'agit pas dans ce cas d'un blastocyste [un embryon microscopique de quelques jours, constitué d'un amas de cellules encore indifférenciées, les fameuses cellules souches, ndlr.], mais bien d'un foetus déjà formé.

– L'embryon mérite-t-il au moins un respect particulier?

– Certainement, mais l'embryon ne saurait être traité comme une personne. En revanche, il n'est pas question d'en faire n'importe quoi. Le respect de l'embryon commande de n'y avoir recours que pour des objectifs de recherche de première importance, impossibles à atteindre autrement. Ce sont des restrictions que la loi sur laquelle nous votons le 28 novembre a intégrées.

– Pourquoi faites-vous pencher la balance en faveur de la science et non de l'embryon?

– Sur l'un des plateaux, il y a l'embryon surnuméraire qui est voué à être détruit. Sur l'autre se trouve l'intérêt de développer des thérapies pour des maladies graves contre lesquelles il n'existe jusqu'ici pas de traitement de fond. Il en va de l'intérêt des patients actuels, mais surtout futurs, comme de l'intérêt et de la liberté de la recherche qui constitue aussi, dans une société libérale, une valeur éthique.

– Vos adversaires répondront qu'on a fait une loi pour deux chercheurs à Genève seulement et que les espoirs dont on berce les malades pourraient bien ne jamais se concrétiser…

– Le nombre de pays qui ont adopté ou sont en passe d'adopter une législation sur la recherche sur les cellules souches embryonnaires doit dépasser les cinquante. Ceux qui ne regardent pas au-delà des frontières et prétendent qu'il n'y a pas un véritable besoin dans ce domaine font du blochérisme scientifique. Cela reste, il est vrai, une recherche très spécialisée, intéressant forcément un nombre de chercheurs limité. A terme, cette situation peut changer, car la Suisse est très bien placée dans la recherche en biologie du développement.

Quant aux espoirs dont on bercerait les malades, il faut admettre qu'il s'agit d'espoirs à long terme. Mais ils sont légitimes. Il existe en effet une catégorie de maladies qui ont toutes un schéma commun: un type de cellules est détruit, et l'organisme est incapable de les régénérer spontanément.

– Les cellules souches prélevées sur l'adulte n'offrent-elles pas un potentiel qui devrait être développé en priorité?

– Ceux qui le soutiennent commettent souvent le même péché qu'ils reprochent aux partisans de la recherche sur les cellules souches de l'embryon. Selon eux, les cellules souches adultes pourraient tout faire. C'est exagéré. En réalité, on doit mener conjointement la recherche sur les cellules adultes et sur les cellules embryonnaires. Il y a également une présupposition erronée selon laquelle les cellules souches d'adultes ne poseraient aucun problème éthique. En réalité, les prélèvements de cellules sur des adultes à des fins de recherche soulèvent eux aussi de délicates questions.

– La science rencontrera-t-elle jamais un obstacle éthique qui lui interdirait effectivement un domaine de recherche?

– Historiquement, il est faux de prétendre que les sociétés seraient incapables de fixer des limites à la science. Par exemple, après les crimes commis sous le IIIe Reich, on s'est aperçu que l'expérimentation clinique sur l'être humain pouvait également faire l'objet de certains abus dans les pays démocratiques. Une réglementation stricte a été mise en place, quand bien même ce type d'expérimentation intéressait l'industrie au plus haut point. D'ailleurs, l'argument de la «pente glissante», souvent invoqué par les opposants, est paradoxal. On voudrait mettre un interdit à la recherche au nom du fait que les interdits sont toujours transgressés.

– La loi soumise au vote populaire est-elle une brèche ouverte au brevet sur le vivant, comme les opposants le laissent entendre?

– Mais la brevetabilité du vivant existe depuis Pasteur! Il ne faut pas faire semblant de découvrir le problème. La loi ne change rien au débat. Elle reprend les acquis du droit actuel: pas de brevet possible sur les cellules souches elles-mêmes, mais uniquement sur les produits thérapeutiques que l'on peut en tirer. Les cellules souches ne sont qu'une petite partie du problème du brevetage des biotechnologies. Je trouverais injuste de rejeter la loi uniquement à cause de cet aspect, alors même que je suis très critique sur la question des brevets. Pas par mysticisme, mais par pragmatisme: les brevets sur les biotechnologies aboutissent trop souvent à la constitution de monopoles qui freinent la recherche.

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