Les partisans du prix unique du livre assènent systématiquement la même rengaine: «Acceptons la loi sur le prix du livre (LPL) pour sauver les petites librairies», sans pour autant expliquer en quoi cette nouvelle réglementation permettrait d’aider les détaillants. Certainement parce qu’il n’existe aucun argument solide qui le démontrerait. Dans Le Matin du 14 décembre 2011, l’écrivain Bernard Comment appelait le lecteur à voter la loi après avoir affirmé: «Des argumentaires vont circuler. Ils sont trop compliqués. Trop de chiffres, de statistiques.» Autrement dit, écoutez-moi au lieu de vous informer, et tout ira bien.

Actuellement, les libraires suisses font face à la colère des consommateurs qui achètent des ouvrages étiquetés en francs le double du montant imprimé en euros. Les commerçants ne sont toutefois pas responsables de cette situation: le marché romand est tenu par une poignée de diffuseurs presque tous propriétés d’éditeurs français, qui empêchent les importations parallèles et fixent des tarifs intenables. Les libraires se plaignent d’ailleurs fréquemment de la faiblesse de leurs marges, situation qui pousse un grand nombre d’entre eux vers la faillite.

Que propose le prix unique pour y remédier? En réalité, pas grand-chose. Avec la nouvelle loi, les diffuseurs qui asphyxient actuellement les détaillants disposeront d’un droit nouveau: jusqu’ici, ils fixaient le prix d’achat des livres, désormais, ils pourront fixer le prix de vente, applicable à tous les vendeurs suisses, qu’il s’agisse des petites librairies ou des supermarchés, mais aussi d’Amazon, à savoir le commerce en ligne qui constitue le dernier moyen de pression efficace contre les importateurs.

Si les librairies veulent pouvoir échapper à l’avidité des diffuseurs, elles seront contraintes de procéder à des importations directes pour contourner leurs fournisseurs, ce qui ne va pas sans peine. Payot s’est engagé courageusement dans la brèche, malgré ses accointances avec les groupes étrangers. Si le prix unique devait être adopté, tous les efforts de la chaîne seraient alors réduits à néant: le diffuseur contourné garderait le pouvoir de fixer les prix des produits qu’il n’a pas importés lui-même.

Les partisans du prix unique s’en remettent alors à Monsieur Prix qui se verra attribuer un nouveau rôle: diminuer les prix des livres en cas d’abus des importateurs. A se remémorer la liste des domaines dans lesquels le Surveillant des prix n’a pas montré toutes ses compétences, à savoir les transports publics, les médicaments ou les télécommunications, on peut sérieusement douter que l’institution soit vraiment la plus efficace pour limiter les prétentions de diffuseurs bientôt tout-puissants.

Le prix unique est un leurre. Non seulement rien ne montre qu’il aidera les libraires, puisqu’il cimentera pour de bon le pouvoir de leur souffre-douleur, mais il a déjà montré son inefficacité à l’étranger. La France, qui connaît un prix unique depuis 1981, voit ses citoyens déserter les petites librairies pour rejoindre les grandes surfaces, malgré un prix strictement identique. Depuis 2003, les libraires ont perdu presque 20% de leur part de marché face aux grandes surfaces et à Internet. Le syndicat français du livre, dans un rapport de l’été 2011, annonçait d’ailleurs que, parmi les 3500 librairies, 1000 d’entre elles allaient fermer dans les cinq ans à venir.

Prétendre dans ces conditions que le prix unique sauvera les libraires indépendantes est mensonger. Si nous voulons aider nos petits commerces, et c’est dire si nous sommes prêts à les soutenir, nous devons rejeter cette hérésie qu’est le prix unique et agir, au moyen d’une Commission de la concurrence renforcée, contre les cartels verticaux mis en place par les éditeurs français qui ne voient dans le lecteur suisse qu’un mouton à tondre. Certes, les librairies romandes penchent pour le oui, persuadées de sortir sauvées de la loi. En Suisse alémanique, un nombre grandissant de libraires indépendants se rebiffent et appellent à voter non: le marché doit s’adapter au lecteur, pas l’inverse.

Le tissu de libraires est peut-être crucial pour la culture, et le livre constitue un objet commercial pas comme les autres qui mérite d’être aidé. Cela ne doit pas pour autant nous pousser à accepter n’importe quoi. A l’image de l’industrie de la musique et du film confrontée aux évolutions des modes de consommation, les solutions proposées, alliant actions judiciaires et arsenal législatif, se sont souvent avérées plus dévastatrices encore que ces évolutions elles-mêmes. Ne faisons pas les mêmes erreurs avec le livre, il ne le mérite pas.

Le marché doit s’adapter au lecteur, pas l’inverse. Les libraires alémaniques l’ont compris