Qui doit avoir accès aux résultats de la recherche? En ce moment, deux modèles s’affrontent. Dans le modèle classique, une équipe de recherche obtient des résultats sur fonds publics, écrit un article les décrivant, et soumet cet article à un éditeur scientifique. Celui-ci fait expertiser la qualité de l’article par d’autres chercheurs et le publie s’il le juge acceptable; ni les auteurs ni ceux qui ont expertisé l’article ne sont payés. Les auteurs transfèrent les droits intellectuels sur l’article à l’éditeur qui a une licence exclusive pour le vendre. L’accès est limité aux universités et entreprises qui payent des abonnements très coûteux.

Le modèle alternatif est dit «libre accès» (open access). Le processus est identique, sauf que ce sont les fonds de recherche qui payent les coûts de publication dès que l’article est accepté. L’article est ensuite librement disponible sur Internet et les droits ­restent aux chercheurs qui s’engagent à autoriser la réutilisation. Les deux modèles sont économiquement viables, et la question est donc de savoir lequel est meilleur pour la société.

Un avantage du modèle classique est que les modes de gestion et de financement sont déjà bien établis. Les abonnements sont payés par les bibliothèques qui ont des budgets pour cela (même s’ils sont éprouvés par des hausses de prix de l’ordre de 145% en 6 ans), alors que le paiement des frais de publication libre accès est à la charge des groupes de recherche. Un autre avantage du modèle classique est que les sociétés savantes jouent souvent le rôle d’éditeur scientifique et tirent l’essentiel de leur revenu de ce modèle.

L’avantage majeur du modèle du libre accès est que tout le monde peut lire et réutiliser les résultats de la recherche. Qui bénéficierait d’un tel système? D’abord la recherche elle-même. Aucune université n’est abonnée à toutes les revues scientifiques et le problème est d’autant plus aigu que l’institut est pauvre ou spécialisé. Pour encourager le développement scientifique et technologique hors des grands centres et pour encourager la recherche interdisciplinaire, nous avons besoin du libre accès. Ensuite, ce système est bénéfique pour les entreprises et particulièrement les PME et start-up: elles accèdent dès lors à la recherche la plus récente et la transforment en croissance économique.

Les associations de malades bénéficieraient aussi du libre accès: de plus en plus, les personnes atteintes de maladies graves, rares ou chroniques, se regroupent et s’associent aux médecins pour comprendre leurs maladies et participer aux choix. Or à l’heure actuelle, un patient peut participer à un test clinique sans avoir accès au compte rendu des résultats. On sous-estime ainsi la capacité de gens très motivés à apprendre et comprendre tout ce qui concerne leur pathologie ou celle de leurs proches.

L’accès facilité à la connaissance est également crucial pour répondre aux crises et pour le développement durable; d’ailleurs, dans plusieurs cas de désastres humanitaires, comme le séisme de 2011 au Japon, les limitations à l’accès ont dû être levées temporairement dans la zone touchée pour permettre de réagir rapidement et efficacement. Transformer le savoir en développement, tel est l’enjeu du libre accès.

Enfin, le grand public inclut beaucoup de passionnés de science et techniques, des astronomes amateurs, des protecteurs de la nature ou des bricoleurs hi-tech. Actuellement ils n’ont pas accès à la recherche, pas plus que ces relais de la connaissance que sont les enseignants du secondaire ou les institutions de formation qui ne sont pas dotées d’une importante composante recherche. N’est-il pas scandaleux que les résultats concernant les OGM, le changement climatique, l’impact de la chasse sur les écosystèmes, ou les effets des antennes relais ne soient pas diffusés à grande échelle? Le libre accès, c’est aussi permettre aux curieux, aux personnes engagées d’accéder au savoir.

Et maintenant, que faire? En Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, il existe des règlements qui, non contents d’encourager la publication en libre accès, vont jusqu’à la rendre obligatoire pour les chercheurs financés par certains fonds. C’est notamment le cas du Welcome Trust britannique qui s’engage également à couvrir les coûts de ces publications. Et en Suisse? Le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS) demande aux chercheurs de laisser leurs articles libres d’accès, mais ne les y oblige pas et refuse de couvrir les frais éventuels. Pourtant c’est au niveau des soutiens financiers de la recherche que le changement doit advenir. N’est-ce pas le devoir du FNS et des universités de rendre obligatoire la publication en libre accès et de la financer? Le rapport Finch publié récemment en Grande-Bretagne estime que la transition aura un coût faible par rapport au budget de la recherche. Donc c’est possible. Obtenons l’accès à la science pour tous!

Le Fonds national suisse de la recherche scientifique a le devoir de soutenir et financer la publication en «open access»

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