SUISSE-EUROPE EXPRESS

Libre-circulation: pourquoi l’UE garde le silence

A Bruxelles, la consigne est de commenter le moins possible la votation fédérale du 8 février. Et pas seulement pour respecter la souveraineté helvétique…

Que pense l’Europe, à moins de deux semaines du rendez-vous bilatéral du 8 février, de la campagne menée en Suisse pour ou contre la reconduction et l’extension de la libre-circulation? La réponse se lit dans le silence ambiant, aux plus hauts échelons de la Commission européenne et du Conseil des ministres. «Nos interlocuteurs suisses nous ont bien fait comprendre que moins l’ombre de Bruxelles apparaîtra dans ce débat, mieux ce sera», nous avouait encore, voici quelques jours, un diplomate communautaire. Silence en général assorti d’une remarque sur le «profond respect de la souveraineté suisse» par l’UE. Entendez: pas question de donner l’impression que «l’eurocratie» vilipendée par l’UDC cherche à influencer l’issue du scrutin…

A bien creuser toutefois, les raisons de ce silence ne tiennent évidemment pas au seul respect du libre choix des Suisses. Car à travers cette votation, l’Europe institutionnelle sait qu’elle se regarde aussi dans un miroir. L’échec cinglant, le 12 juin dernier, du référendum irlandais sur le Traité de Lisbonne remanié - seule consultation populaire au sein des Vingt-Sept - a montré combien demeurait béant le fossé entre la perception qu’ont les citoyens de l’UE, et les vertus avancées par Bruxelles, cinq ans après l’historique élargissement à l’est du 1er mai 2004.

La réputation de la Roumanie et de la Bulgarie, aussi fausse soit-elle, est également une blessure. Les rappels à l’ordre successifs infligés par la Commission aux deux derniers pays entrés dans l’UE pour leurs problèmes rampants de corruption et de mauvaise gouvernance montrent que leur intégration reste, dans certains domaines... en pointillée. «Soyons lucides, les Roumains comme les Bulgares n’ont pas bonne côte, poursuit notre interlocuteur. C’est injuste, mais au sein de l’UE, beaucoup de politiciens populistes s’engouffreraient sans gène dans cette brèche si l’opportunité d’un référendum similaire à celui du 8 février leur était donné». La campagne pour les élections européennes de juin, qui débutera début mai, sera d’ailleurs sans doute émaillée de tels dérapages.

Ce silence de l’UE est enfin «compréhensif» pour une autre raison. Même si la voie actuelle du bilatéralisme sectoriel empruntée par la Suisse gène aux entournures la mécanique communautaire, et même si beaucoup à Bruxelles jugent que l’Espace économique européen (EEE ), composé de la Norvège, du Liechtenstein et de l’Islande, est le seul véhicule adéquat pour gérer les pays tiers ; la Confédération conserve l’image d’un partenaire fiable. Exigeant certes, mais solide et surtout «raisonnable» lorsque des obstacles sérieux se présentent. Or la clause guillotine - qui conduira à coup sûr, prédit-on ici, à remettre en cause une partie des accords bilatéraux, ouvrant la porte à une périlleuse négociation pour la Suisse - est tout, sauf un enjeu d’image ou un arrangement juridique aisément remplaçable. Le silence de l’UE, autrement dit, a une valeur stratégique: «Ne rien dire, c’est signifier par le vide qu’il n’y a pas de plan B» , complète un eurodéputé. L’absence de mots, vu de Bruxelles, trahit l’absence d’alternatives.

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