Éditorial

En Libye, carnages et conséquences

ÉDITORIAL. Un raid aérien a tué des dizaines de «migrants» près de Tripoli. Ces mêmes migrants rejetés par l’Europe

Difficile d’imaginer un raccourci aussi abominable. Dans la soirée de mardi, des dizaines de personnes ont été tuées et des dizaines d’autres blessées, à Tadjourah, dans la banlieue de Tripoli, en Libye. Comment expliquer un tel carnage, provoqué par une seule bombe, deux tout au plus? Par une raison toute simple: ces gens, tous des «migrants» et des réfugiés, étaient littéralement entassés dans une grosse cage de ce centre de détention, comparable aux dizaines d’autres que compte Tripoli. Personne ne sortira indemne de cette cage. Ni les victimes, ni la réputation des Européens dont ces bombes illustrent de manière dramatique l’incroyable dérive à l’œuvre en Méditerranée.

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Car ces êtres humains mis en cage, ce sont ceux dont nous autres, Européens, ne voulons pas et dont nous promettons, à intervalles réguliers, qu’il s’agira de dessiner à leur propos une solution humaine et globale. En attendant, ils sont officiellement 3300 à être traités de cette manière dans la seule capitale Tripoli, mais le nombre réel est sans doute proche du double. L’Europe finance le gouvernement libyen et des milices diverses pour faire disparaître ces importuns. Le recours à une police délocalisée, en somme, dont les méthodes sont détaillées par l’ONU: surpopulation des prisons, torture, mauvais traitements, travail forcé, viols et malnutrition, «entre autres».

Quitte à remplir aussi au passage les poches des seigneurs de guerre, ces méthodes font pourtant leurs preuves. La Méditerranée semble moins encombrée que par le passé. A condition, il est vrai, de maintenir éloignés les témoins qui pourraient prétendre le contraire: les volontaires de l’Aquarius et du Sea-Watch 3, la capitaine de navire Carola Rackete et les autres belles âmes.

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Restent encore les bombes qui se sont abattues sur le camp de Tadjourah. L’endroit était «signalisé» et connu de tous. Mais les troupes du «maréchal» Khalifa Haftar qui sont parties à l’assaut de Tripoli et qui sont sans doute responsables de ce carnage ne sont pas à un crime de guerre près. Nul ne le dira ouvertement, mais cet autre seigneur de guerre est aussi le joker des Occidentaux, des Français au premier chef, peu convaincus par les autorités libyennes actuelles. La boucle est bouclée. Et la complicité européenne dans le massacre de Tadjourah apparaît, de bout en bout, proprement terrifiante.

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