C'est une tache supplémentaire sur la vieille photographie, l'une des plus célèbres du XXe siècle. La publication de l'icône guerrière de Robert Capa, La Mort d'un milicien loyaliste à Cerro Muriano sur le front de Cordoue, est aujourd'hui souvent assortie d'une légende qui émet des doutes sur l'authenticité de ce cliché pris pendant la guerre d'Espagne. Cette suspicion dure depuis trente ans. Elle ne faiblit pas, comme si le mal était fait, la méfiance ayant elle aussi pigmenté l'image en noir et blanc.

Cette défiance est d'autant plus dommageable que La Mort d'un milicien porte plusieurs symboles forts. Elle incarne la guerre d'Espagne, ou plus précisément l'Espagne républicaine, loyaliste, démocrate, qui a vainement tenté de se défendre contre l'avancée fasciste, mais a échoué. Le cliché terrible, qui saisit l'instant précis où une vie s'en va, est aussi devenu la métaphore de la guerre elle-même, de son absurdité, de sa violence insensée (les affiches tirées à partir du cliché de Capa portent souvent le seul mot «Why»).

Intensité dynamique

C'est ainsi: le talent de Capa pour saisir l'intensité dynamique des conflits armés lui a valu de signer «le» cliché de la guerre civile espagnole et «le» cliché de la Seconde Guerre mondiale, ces GI flous qui débarquent sur une plage de Normandie. L'authenticité de ce dernier cliché n'a heureusement pas été remise en cause, mais il ne faut jurer de rien: un expert en complot ou suspicion médiatique s'en emparera peut-être un jour pour tenter de lui régler son compte.

Sept décennies après la guerre d'Espagne, à l'heure où ce pays et la communauté internationale se souviennent non sans ambiguïté (cf. la récente béatification des religieux martyrs) de ce qui s'est passé, une remarquable exposition s'intéresse de près à La Mort d'un milicien. L'International Center of Photography de New York, dépositaire d'une bonne partie des archives du photographe, présente actuellement les photos de guerre de Robert Capa (1913-1954). Intitulée This is War!, l'exposition montre également les photos de Gerda Taro (1910-1937), photographe et compagne de Capa, qui était à ses côtés sur le front espagnol, en particulier le jour où a été prise la légendaire image du milicien républicain.

Une salle entière est dédiée à la photo. Au centre, des vitrines accueillent les magazines qui ont publié les clichés de Capa sur la guerre civile, en particulier le numéro de l'illustré français Vu qui a le premier montré La Mort du milicien, le 23 septembre 1936, 18jours après la prise de vue en Andalousie. Sont également présentées des publications qui, peu après, ont bien malgré elles instillé le doute dans la fameuse photographie.

Détail erroné

Le magazine américain Life fait par exemple paraître l'image le 12 juillet 1937. Mais un membre de la rédaction interprète mal le fragment foncé qui surmonte la tête du soldat qui tombe: il en déduit que le milicien vient de recevoir une balle en pleine tête, ce qui lui ôte un bout de crâne. Et de mentionner ce détail erroné dans la légende de la photo. Dans l'exposition, la présentation pour la première fois de la quasi-totalité des images prises le 5 septembre 1936 par Capa et Taro montre que le soldat portait ce jour-là un bonnet à pompon: c'est bien ce pompon que l'on voit sur l'image.

De même, le livre de Capa publié en 1938, Death in the Making, est montré avec sa jaquette illustrée, laquelle montre précisément la photo du soldat républicain. Le fait que ce livre se soit souvent retrouvé bien des années plus tard sans sa jaquette, alors même que la célèbre image ne figure pas dans l'ouvrage proprement dit, a accompagné la naissance de la polémique dans les années 70. Ne pas retrouver La Mort d'un milicien dans le livre, sans savoir que le cliché figurait sur la couverture volante, lestait le doute: Capa aurait volontairement omis l'image.

L'exposition This is War!, qui tire son nom d'un reportage de Capa paru dans le Picture Post britannique, détaille ainsi ce qui s'est joué le 5 septembre 1936, peu après le début de la guerre civile. Envoyés sur les fronts aragonais puis andalou par le magazine Vu, Robert Capa et Gerda Taro se sont retrouvés sur une colline proche de Cerro Muriano, à quelques kilomètres au nord de Cordoue. Il n'y avait cet après-midi-là, à l'heure de la sieste, pas beaucoup de combats. Des soldats républicains avaient pris place sur cette colline pour défendre le régiment d'artillerie de Murcie contre les troupes fascistes du général Franco.

Que s'est-il passé? Restée longtemps indiscutée, une version de l'histoire est que Robert Capa a saisi au vol une charge de miliciens; l'un d'entre eux a été frappé d'une balle alors qu'il courait vers le bas de la colline. Une thèse adverse veut que Robert Capa ait mis en scène la totalité de cette action héroïque, dynamique et un peu floue, un out of focus qui ajoute à la véracité du moment (exactement comme le tremblement spectral de la scène du Débarquement renforce le pathos de ce cliché). Après tout, il est de notoriété que Robert Capa et Gerda Taro ont reconstitué des scènes de bataille devant leurs objectifs pendant la même guerre civile. Mais il s'agissait alors de filmer des scènes pour les «actualités» des salles de cinéma. La pratique cinématographique de la reconstitution était courante à l'époque.

La mort à l'œuvre

En réalité, selon les organisateurs de l'exposition, qui se gardent bien de prendre une position ferme, l'hypothèse la plus vraisemblable est que Capa a demandé à quelques miliciens désœuvrés en cet après-midi silencieux de jouer une attaque, notamment en sautant par-dessus un ravin. Autre hypothèse: les soldats ont eux-mêmes suggéré une telle action au photographe. Quoi qu'il en soit, c'est en sortant du ravin, et en posant pour Capa, que le jeune milicien de 24 ans a été fauché par un tir adverse. Comme le montrent les autres images prises ce jour-là, l'attaque surprise a fait plusieurs victimes, dont l'une est tombée presque comme celle saisie sur la photo de Capa, à la renverse, le corps flasque, la mort déjà à l'œuvre.

Dans un essai remarquable, paru dans le catalogue de l'exposition new-yorkaise, le spécialiste de Capa Richard Whelan embobine le fil de faits, d'indices, de témoignages et d'images connus ou inédits pour en arriver à cette conclusion ambiguë. Il n'a la preuve définitive de rien, mais beaucoup d'éléments qui convergent vers sa thèse nuancée, ni noire ni blanche.

Richard Whelan contredit sans peine le témoignage qui, le premier, a instillé le doute dans les esprits. Paru en 1975, un livre britannique dédié aux correspondants de guerre contenait les souvenirs d'un journaliste sud-africain qui avait couvert la guerre d'Espagne, O.D. Gallagher. Celui-ci disait avoir partagé une chambre avec Capa, et se souvenir que le photographe lui avait dit que toute l'opération de Cerro Muriano avait été montée par des officiers, à des fins de propagande, pour que les reporters présents sur place puissent ramener des images d'une action autrement inexistante.

Absence de négatifs

O.D. Gallagher a plus tard ajouté que lui-même et Capa avait dormi à Hendaye, et qu'ils avaient aussi bien accepté les invitations des officiers de presse de Franco que de ceux des républicains. Gallagher notait également que la bataille meurtrière saisie par Capa avait en réalité été simulée par des troupes déguisées de soldats fascistes, à nouveau à des fins de propagande.

Richard Whelan montre aisément que ce témoignage est faux, sans doute dû à la mémoire défaillante d'un journaliste alors très âgé. Jamais Robert Capa, farouchement antifasciste, n'aurait accepté de jouer le jeu des rebelles de Francisco Franco. Il était de plus constamment accompagné par son amante Gerda Taro. Au surcroît, jamais le photographe n'est passé par Hendaye.

D'autres suspicions sont nées de l'absence de négatifs. Des spécialistes ont plusieurs fois demandé au frère de Capa ou à l'agence Magnum de leur montrer la séquence entière de photos prise en ce jour de septembre 1936. Leur intention était de voir à quel moment dans la séquence intervenait la scène de La Mort d'un milicien. L'absence de réponse positive a bien sûr renforcé leurs doutes.

A tort: Richard Whelan montre que la pellicule impressionnée par le Leica de Robert Capa a été perdue très tôt, sans doute dès les années 30. Elle a certainement été victime des habitudes des laboratoires de l'époque, qui découpaient les négatifs pour en tirer des photogravures en demi-teinte. Eparpillés, mélangés, envoyés aux rédactions dans le monde entier, les négatifs originaux se sont vite perdus. Les tirages contemporains de La Mort d'un milicien proviennent surtout d'un tirage donné jadis par Edward Steichen au MoMa, le Musée d'art moderne de New York.

Le nom du milicien

Richard Whelan balaie également les doutes émis sur l'identité précise du milicien tombé devant l'objectif de Capa. En septembre 1996, un ancien combattant républicain présent et blessé soixante ans plus tôt sur la colline proche de Cerro Muriano a livré le nom de son camarade mort au combat: un jeune ouvrier textile d'Alcoy, dans le nord de la province d'Alicante, qui s'appelait Federico Borrel Garcia. Syndicaliste membre de la Confederación nacional del trabajo (on distingue sur des photos les initiales «CNT» cousues sur son couvre-chef), Borrel faisait partie d'un groupe de 50 miliciens arrivés le matin même sur place pour renforcer la ligne de front.

En 1998, des voix ont à leur tour mis en doute le témoignage du camarade de Federico Borrel Garcia, pointant notamment le fait que ce rescapé n'avait pas vérifié lui-même dans les archives les faits historiques dont il se prévalait. Une fois encore, l'intrépide Richard Whelan (décédé juste avant l'ouverture de This is War! en septembre dernier) montre que ces suspicions n'ont aucun fond. Federico Borrel Garcia est bien le milicien touché - sans doute en plein cœur - par une balle adverse devant Robert Capa. A-t-il obéi à une injonction du photographe? A-t-il suggéré lui-même de sortir du ravin et de prendre la pose? On ne le saura sans doute jamais.

This is War!, International Center of Photography, New York, jusqu'au 6 janvier 2008. Infos: http://www.icp.org

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