La visite de la commission du CIO chargée d'évaluer le dossier valaisan se déroule un peu plus d'un mois après sa remise, du 10 au 14 octobre 1998. Elle dure un jour de plus que celle pour 2002. Sion passe en premier et sert en quelque sorte d'étalon auquel seront comparées les autres candidatures. A part son président japonais Chiharu Igaya, médaillé d'argent aux Jeux de Cortina en 1956, cette commission ne comporte que deux autres membres du CIO. Les autres évaluateurs sont des experts des FI, des CNO, d'anciens COJO et de l'administration du CIO qui se sont réparti les différents chapitres du dossier.

Le dimanche, lendemain de l'arrivée, est consacré au passage en revue des principaux thèmes (pays, sports, villages, médias, etc.). Adolf Ogi accueille la commission à la Villa de Riedmatten, qui a été rénovée pour accueillir depuis peu le Comité de candidature. Il la quitte ensuite pour un voyage officiel en Asie prévu de longue date. L'examen est beaucoup plus sérieux que prévu. Les questions et les réponses fusent. A l'issue de cette journée, l'évaluateur chargé de l'environnement reçoit, en présence de Gabrielle Nanchen, des délégués de Pro Natura et du WWF qui ne soulèvent pas de problème particulier, mais disent manquer de confiance dans les autorités valaisannes.

Le deuxième jour, la commission se partage en trois groupes: un pour visiter les sites de neige, l'autre les sites de glace et le troisième pour éplucher les aspects financiers. Cette journée sur le terrain se termine par un concert d'orgue à l'église de Valère et une raclette à Crans-Montana où réside la commission. Le troisième jour permet de finir l'examen des thèmes du dossier. Trois membres de la commission font l'aller-retour sur Saint-Moritz à l'aide d'un petit avion en moins de quatre heures. Après un repas pris dans quelques familles bien choisies, la commission commence à rédiger son rapport dans l'après-midi. Le soir, un dîner officiel est présidé au Château Mercier par les conseillers fédéraux Ruth Dreifuss et Pascal Couchepin.

Le président de la commission du CIO trouve le dossier «fantastique»

Peu avant ce repas, lors d'une conférence de presse finale, Chiharu Igaya a surpris les observateurs en précisant plusieurs points forts de la candidature, y compris Saint-Moritz que certains jugeaient trop éloigné. Il mentionne également deux points faibles mineurs: le nombre insuffisant de lits prévus pour les athlètes à Goms et l'absence de réservations fermes des chambres destinées à la famille olympique. Il qualifie à nouveau de «fantastique» le dossier, comme lors de son discours de réception. Le lendemain, avant de partir visiter Turin, Igaya fait ses recommandations en très petit comité. Il suggère que la candidature ait plus de responsables féminines. Il met aussi en garde contre la corruption. Il suit en cela une décision de la commission exécutive du CIO qui s'est réunie au mois d'août 1998 et qui a eu vent de telles pratiques. Des agents prétendant négocier les voix de certains membres du CIO étaient en effet présents aux Jeux de Nagano, en février, et aux réunions de Séville, en juin, notamment Mahmoud Elfarnawani qui deviendra mondialement connu en décembre.

A Turin, les évaluateurs surprennent également par la précision de leurs questions dont les réponses ne peuvent souvent être données qu'a posteriori. Evelina Christillin passe mal auprès de ces technocrates. Les temps de parcours fournis entre la ville et les stations prévues pour les sports de neige sont très optimistes et ne sont pas magiquement effacés par le prototype de voiture que dévoile pour l'occasion le styliste Giorgetto Giugiaro, président de la candidature. De plus, le gouvernement italien a démissionné la veille de la visite. Par contre l'accueil chez l'industriel Umberto Agnelli et dans les palais de la Maison de Savoie est royal.

Le rapport de la commission d'évaluation étant attendu pour la mi-janvier, la fin de l'année s'annonce calme. Une vaste campagne de publicité commence dans toute la Suisse. Le comité national de soutien découvre à Bâle un avion Crossair décoré des pictogrammes du logo. La candidature participe à plusieurs réunions olympiques à Barcelone, Bangkok, Lausanne, Séoul… Les membres du CIO reçoivent une invitation à visiter le Valais dès le 1er février 1999, ainsi que prévu par les règles.

Marc Hodler fait éclater la bombe de la corruption et nomme Fiat

Le 10 décembre, le bureau du Comité de candidature se réunit en soirée à Berne comme tous les mois depuis qu'Adolf Ogi le préside. Marc Hodler y participe comme toujours depuis le début de l'année en tant que membre suisse du CIO. Il rend longuement compte de l'affaire qui commence à secouer Salt Lake City au sujet de bourses et autres faveurs accordées à certains membres pendant la candidature de la ville. Il se sent particulièrement concerné car il préside la commission supervisant la préparation des Jeux de 2002. Alors qu'il rejoint en voiture Lausanne pour participer à un dîner de la commission exécutive du CIO, son ancien collaborateur Thomas Helbling, devenu conseiller personnel d'Adolf Ogi, lui recommande par téléphone de ne pas jouer un rôle d'accusateur qui pourrait porter préjudice à Sion 2006.

Le lendemain, vendredi, la dernière réunion pour 1998 de la commission exécutive commence à Vidy dans l'ennui. Elle est suivie par un très petit nombre de journalistes spécialisés qui s'apprêtent à fêter Noël. Quelques explications sont demandées à la délégation de Salt Lake. Soudainement, samedi vers 13 heures, Marc Hodler se met à faire de multiples déclarations et interviews pour dénoncer tout à la fois la corruption des candidatures de Salt Lake, d'autres villes olympiques et de Sestrières, station organisatrice des Mondiaux de ski alpin de 1997, attribués sous sa propre présidence de la Fédération internationale de ski.

Dans ce dernier cas, il met nommément en cause la société Fiat. Ses dires sont confirmés par un Américain et un Suisse connaisseurs du milieu du ski. La délégation de Turin présente à Lausanne est très agitée car Sestrières fait partie de leur candidature et la famille Agnelli, qui contrôle Fiat, y est étroitement associée. Un journaliste turinois accuse Marc Hodler de vouloir aider Sion. Le CIO se sent obligé d'envoyer une lettre à Gianni Agnelli pour préciser que ce membre ne s'exprime pas au nom de l'organisation.

Les déclarations de Hodler ont un retentissement énorme du fait qu'il est un des membres les plus émérites du CIO. Mais il n'a, en fait, aucune preuve en main. Ce sont les médias qui se chargeront de les trouver à Salt Lake et, dans une moindre mesure, à Nagano et Sydney. Une vingtaine de membres du CIO sont accusés. Le CIO forme une commission d'enquête dirigée par son vice-président canadien Richard Pound et annonce que sa commission exécutive prendra des décisions avant la fin de janvier. Le président et le vice-président du COJO de Salt Lake démissionnent. L'échéance fixée par le CIO motive les journalistes à maintenir leur pression. Après une brève trêve de fin d'année, la tempête médiatique prend une ampleur considérable.

Le quartier général du mouvement olympique est ébranlé…

La presse suisse et internationale se déchaîne contre le CIO, son président, ses membres, les COJO et les villes candidates. Sion aussi est soupçonnée. Elle doit publier la liste exacte et les prix des cadeaux donnés à la commission d'évaluation. Elle propose d'ouvrir ses comptes, ainsi que ceux de 2002, à la commission d'enquête. Guy Praplan, un des membres de sa commission internationale, est injustement mis en cause par la presse alémanique. Le Wall Street Journal affirme qu'un brouillon du rapport Pound dit que Sion a été approchée par des agents, ce que cette dernière dément. Par contre, aucun journaliste ne remarque que le Comité olympique italien n'a pas fourni de réponse à la demande de renseignements sur les candidatures de Rome 2004 et Aoste 1998 requises par le CIO pour ce rapport.

Le 24 janvier, la commission Pound propose l'exclusion de six membres (quatre ont déjà démissionné), la poursuite de l'enquête sur trois autres (Kim, Smirnov et Guirandou), la suppression des visites des membres aux villes et la désignation de l'organisatrice des Jeux d'hiver de 2006 par un collège restreint de quinze personnes, dont dix membres du CIO (huit étant élus par la session), trois athlètes, un représentant des CNO et un des FI d'hiver. Ces propositions doivent encore être adoptées par l'ensemble des membres lors d'une session extraordinaire convoquée en mars suivant. Le maintien de la session à Séoul pour élire la ville 2006 est suspendue au sort du Coréen Un Yong Kim.

... mais les affaires de Sion vont bien…

La remise, un jour plus tôt, du rapport de la commission d'évaluation est presque passée inaperçue. Il contient des phrases très positives pour Sion: «L'organisation sportive est bien pensée», «l'utilisation postolympique de la plupart des installations de sports de glace est bonne», «le comité a présenté un plan de transport bien pensé», etc. Ces appréciations sont à lire en regard de celles des autres villes, notamment Turin: «L'organisation sportive pourrait être plus concentrée», «l'héritage pour le développement des sports de glace est minime en raison du démontage de la plupart des nouvelles patinoires», «le plan de transport global semble réalisable», etc. Ce rapport d'évaluation de plus de 200 pages est envoyé aux membres, mais beaucoup ne le lisent pas en détail car il tombe à un moment où ils ont d'autres soucis.

Un mois plus tard se tient à Lausanne la conférence sur le dopage proposée par le CIO bien avant la crise, à la suite du scandale du Tour de France 1998. De nombreux membres y participent et une quarantaine se réunissent lors d'un petit déjeuner à l'Hôtel Palace à l'instigation des membres italiens et finlandais du CIO. Juan Antonio Samaranch et Marc Hodler n'assistent pas à la réunion qui demande que le droit de vote des membres soit maintenu après que le collège de quinze personnes a servi à sélectionner deux finalistes. La presse n'est toujours pas tendre envers le CIO, ni les gouvernements qui participent à la conférence.

De retour à Lausanne en mars pour la 108e session, les membres votent la confiance à leur président par 86 voix contre 2, puis sous la pression médiatique excluent six de leurs collègues. Ils maintiennent leur droit de décider souverainement à bulletin secret de la ville pour 2006 après désignation de deux finalistes. Alors que les autres villes s'abstiennent de tout cadeau, Turin distribue dans les chambres des membres une longue réponse au rapport de la commission d'évaluation, contrairement aux instructions du CIO, et un livre d'art sur la ville dont la valeur dépasse les US$ 150 autorisés par les règles. Turin n'a rien à perdre. Au contraire, elle a gagné une manche importante. Comme l'écrira un journaliste lucide: "un favori peut en cacher une autre." Autrement dit, la ville qui se retrouvera en finale avec Sion aura effacé ses désavantages techniques.

... trop bien pour éveiller le soupçon et le doute

Sion ne réagit pas à ce changement de procédure de peur d'indisposer les votants. Elle est persuadée que ses atouts techniques prévaudront. Jean-Daniel Mudry fait des conférences tous azimuts. Le programme de marketing dépasse toute espérance. 80% des Suisses soutiennent le projet. Ne pouvant plus recevoir de membres du CIO, la candidature essaye d'attirer des journalistes internationaux en Valais. Ce travail est confié à l'agence Trimedia de Zurich qui depuis le début de l'année conseille en matière de communication. Mais les médias ont trop parlé du CIO et ne sont pas encore intéressés à parler des villes candidates pour 2006. La plupart attendront la semaine précédant le vote, trop tard pour faire passer des messages, notamment celui que le vote sera décisif pour l'avenir des réformes au CIO.

La commission internationale, suivie de près par Jean-Michel Gunz, reste en contact par téléphone avec les membres, la seule activité encore autorisée avec les visites aux divers championnats et manifestations du printemps. Le 6 mai 1999, au début d'une réunion du bureau, Marc Hodler démissionne car il a appris qu'au sein même de la candidature il est considéré comme un problème ouvertement discuté avec ses collègues. Cette démission est refusée séance tenante.

Dans le dernier mois avant Séoul, les énergies se concentrent sur la préparation de l'importante présentation finale qui doit être faite la veille du vote. Sa coordination a été confiée en janvier à Jean-Loup Chappelet. Les films qui portent les discours sont l'œuvre de Nicolas Wadimoff, un jeune réalisateur genevois. N'ayant rien à prouver du côté technique, le parti a été pris de réaliser une présentation émotionnelle, où une moderne Heidi découvre dans des sites valaisans les anneaux olympiques sur le thème: les Jeux du cœur, au cœur des Alpes. Quatre répétitions ont lieu à Berne et deux à Séoul où a lieu finalement la 109e session du CIO.

L'épilogue et le commentaire sur ce qui s'est passé à Séoul, seront publiés fin août.

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