Optimiste, mais néanmoins réaliste, le Conseil municipal de Sion (exécutif) avait décidé en secret quelques jours avant le vote du CIO pour l'attribution des Jeux de 2002 de représenter une candidature en cas d'échec à Budapest. Le 16 juin 1995, le président de Sion peut donc annoncer tout de suite après la proclamation du résultat que sa ville sera à nouveau sur les rangs pour 2006. Et tous les observateurs la voient déjà favorite.

Sion a en effet été largement battue par Salt Lake City(sans qu'aucun soupçon ne plane sur les causes véritables du résultat), mais a fait figure très honorable. Elle a obtenu le même nombre de voix (14) que Östersund, alors que cette ville en était à sa troisième candidature consécutive. Il s'agissait même de la sixième candidature suédoise d'affilée après celles de Göteborg pour 1984 et Falun pour 1988 et 1992! La Suède qui n'a encore jamais organisé les Jeux d'hiver, alors qu'elle est à leur origine sous la forme des Jeux nordiques (organisés de 1901 à 1926), tentera encore sa chance avec Stockholm pour les Jeux d'été 2004 sans plus de succès. Les Jeux de 1998 étant attribués au Japon et ceux de 2002 aux Etats-Unis, ils doivent revenir en Europe pour 2006.

A Sion, l'été commence et une invitation pour remercier les collaborateurs du Comité de candidature se fait attendre. Elle tombera fin juillet alors que beaucoup sont déjà en vacances. Le Comité 2002 clôture ses comptes avec un bénéfice de Fr. 700 000.– destiné à la candidature pour 2006. Mais il n'est surtout pas question de redémarrer tout de suite. Des élections fédérales sont prévues en octobre. Le président du Comité, Gilbert Debons (PDC), et son vice-président, Bernard Comby (radical), sont candidats au Conseil national. Le second est élu, tandis que le premier est battu de justesse, tout en restant à la tête de Sion. La rivalité entre ces deux personnalités marquera la phase d'initiative.

Les communes valaisannes s'engagent

Forte de son expérience récente, la ville ne veut pas s'engager seule dans une candidature pour 2006. Déjà avant le vote de Budapest, elle avait pris connaissance du contrat qu'elle aurait dû signer avec le CIO en cas de victoire. Celui-ci exige que la ville soit «conjointement et solidairement» responsable avec le futur COJO. Le Conseil municipal avait alors demandé qu'un accord de solidarité financière soit signé avec les nombreuses communes sites concernées. Deux samedis de mai 1995 furent ainsi consacrés à convaincre toutes ces communes réunies dans la salle du Grand Conseil valaisan. La dernière signature, celle de Zermatt, sera obtenue quelques heures avant la décision du CIO. La ville ne voulait pas se retrouver dans une telle situation pour 2006. Un partenaire naturel s'imposait: l'Etat du Valais.

Des tractations commencent donc entre la ville et le canton à l'automne 1995. Elles aboutissent seulement en mars 1995. Le redémarrage de la candidature 2006 est placé sous la responsabilité d'un «praesidium» composé du président de la ville, Gilbert Debons, du conseiller d'Etat Wilhelm Schnyder, du conseiller national Bernard Comby, et du président du COS (Comité olympique suisse), Daniel Plattner. Un bureau exécutif est créé pour élaborer un concept et préparer la votation populaire pour le nouveau projet. Il est placé sous la direction de Jean-Loup Chappelet. Jean-Pierre Seppey, un juriste travaillant à Genève, est nommé chef administratif et conseiller juridique. Ces nominations évincent Charles-André Rey, le secrétaire général de Sion 2002, qui souhaitait poursuivre son mandat.

Un comité directeur et 8 commissions composés de personnalités associées à la candidature 2002 sont mis sur pied en prenant soin des équilibres géopolitiques valaisans. Le 2 avril 1996, une conférence de presse éclairée par les sourires des skieuses Chantal Bournissen et Heidi Zurbriggen annonce la nouvelle structure. Une stratégie est rapidement élaborée. Basée sur une analyse MOFF (Menaces, Opportunités, Forces et Faiblesses), elle propose pour le nouveau concept de corriger les points négatifs du dossier 2002 (notamment la dispersion des sites, le dédoublement du village olympique, et la faiblesse du budget). Ceci tout en maintenant, voire en développant les points positifs, comme le souci de l'environnement et le soutien populaire.

Une vision est d'emblée proposée: «Que les Valaisans et tous les Suisses se rassemblent autour d'un projet équilibré afin d'accueillir la jeunesse sportive du monde, dans un pays de nature et de culture, pour la coexistence pacifique et le développement durable.» Le 27 avril 1996, le COS désigne Sion comme la candidature suisse pour 2006. Il décide le même jour de fusionner pour la fin de l'année avec l'ASS (Association suisse des sports).

La campagne commence

à Atlanta

C'est donc encore avec l'écusson du COS que Sion 2006 observe les Jeux d'été à Atlanta, en juillet 1996, et reprend contact avec les membres du CIO. De nombreuses rencontres informelles ont lieu à l'hôtel Marriott Marquis où réside toute la «famille olympique». Deux dîners officiels y sont organisés, l'un présidé par Adolf Ogi qui reste une semaine sur place, l'autre par Ruth Dreifuss qui fera un séjour de 36 heures autour du 1er août. Une montre Swatch, reproduisant sur son cadran l'affiche de Saint-Moritz 1928, sert de cadeau officiel. Des contacts avec des sponsors potentiels ont lieu dans une maison louée à l'extérieur de la ville par l'Aide sportive suisse. Quelques discussions sérieuses ont lieu avec des membres du CIO experts des Jeux d'hiver comme Jean-Claude Killy, Gerhard Heiberg et Chiharu Igaya. A la Casa Italia, le président Mario Pescante reçoit généreusement les trois membres de la délégation de Sion. Rome est candidate pour 2004 et personne ne parle de Turin.

De retour en Valais, il s'agit de finaliser le concept 2006. Les commissions rendent leurs travaux pour début octobre 1996. Le praesidium convainc le Conseil d'Etat de prévoir un référendum en juin 1997 après passage du projet devant les différents conseils déjà en place. En effet, des élections sont agendées en décembre 1996 (municipales) et mars 1997 (cantonales). Début novembre, Jean-Loup Chappelet présente un «Rapport aux autorités fédérales, cantonales et communales concernées…».

Le logo, la bataille

du Cervin

Parallèlement le jury d'un concours sur invitation choisit un logo pour la candidature. Il s'agit d'un patchwork de pictogrammes illustrant les sports d'hiver et la montagne, en rouge sur fond blanc comme les drapeaux de Sion, du Valais et de la Suisse. Même si elle a fait l'unanimité du jury, l'œuvre du graphiste zurichois André Baldinger déroute au premier abord. Le Nouvelliste propose à ses lecteurs de téléphoner leur opinion à un numéro gratuit: plus de 90% de ceux qui s'expriment n'aiment pas du tout ce logo. Certains commentaires sont même très violents. La silhouette plus familière du Cervin lui est rapidement accolée pour calmer les esprits.

Grâce à cette polémique locale, le choix des sites proposés passe presque inaperçu. Leur localisation était pourtant particulièrement délicate du fait de la nécessité de resserrer le dispositif olympique sans déclencher des revendications communales, ni oublier certaines régions valaisannes. De 10 sites pour 2002, on passe à 8 tout en acceptant deux disciplines olympiques supplémentaires. Ce sont: Sion (patinage artistique et short-track), Martigny (hockey sur glace et patinage de vitesse), Veysonnaz (ski alpin et artistique), Crans-Montana (ski alpin, saut à skis et snowboard), Sierre (hockey et curling), Viège (hockey), Conches (ski de fond et biathlon) et Saint-Moritz (bob et luge). Le village olympique et les centres médias sont à Sion. Les sites culturels du Haut-Valais et du Bas-Valais sont désignés comme lieux privilégiés du programme culturel qui accompagne les Jeux. Les deux sites sportifs abandonnés par rapport à 2002 (à savoir Täsch et Leukerbad) ne réagissent pas.

Du côté financier, il est proposé de ne plus se contenter de garanties de déficit comme pour 2002, mais de prévoir des subventions en nature et en espèces de la part de la Confédération (Fr. 30 millions), du canton (30 millions) et des communes sites (40 millions). Par ailleurs le canton accepte d'être solidairement responsable avec les communes sites pour tout déficit éventuel.

Le Rapport aux autorités est adopté à l'unanimité par le Conseil municipal de Sion le 7 novembre 1996, par le Conseil d'Etat et le Conseil général de la ville (législatif) le 18 décembre et par le Grand Conseil valaisan le 21 janvier 1997. Le 3 mars, le Conseil fédéral décide d'appuyer le projet.

Pendant ce temps-là, le programme de marketing de la candidature rencontre un plein succès sous la direction d'Edwin Rudolf. Les principaux sponsors regroupés sous la bannière du Team 2006 sont déjà au nombre de 9. Ils ont payé chacun près de Fr. 1 million. Les entreprises membres du «Club 13 étoiles» signent régulièrement des contrats de l'ordre du quart de million. Le comité d'initiative a en effet besoin d'argent pour financer sa communication. Il produit de nombreux gadgets gratuits (pins, autocollants, T-shirts, etc.) et soutient beaucoup d'associations locales, y compris le FC Sion dont les joueurs portent son logo.

La campagne référendaire commence juste après Pâques, à la suite du relais d'une «flamme de l'espoir» issue de Saint-Moritz et Lausanne, et qui se termine à la foire Sion-Expo, inaugurée par le conseiller fédéral Adolf Ogi. C'est alors que se crée une coalition d'opposants emmenés par un enseignant, Germain Clavien, et la secrétaire locale du WWF, Marie-Thérèse Sangra. Cette coalition mène une campagne vigoureuse. De nombreux débats sont organisés en Valais, dans les salles communales, à Radio Rhône et à la télévision locale Canal 9. La communication de la candidature est organisée depuis novembre déjà par Fred Hirzel, un journaliste vaudois expérimenté.

A Verbier, le Comité d'initiative organise en avril un séminaire intitulé «Les Jeux olympiques, facteurs de développement durable?» avec plusieurs experts étrangers. Les journalistes qui y assistent oublient le point d'interrogation du titre et commencent à croire au projet olympique.

Un mois avant le référendum, l'émission «Mise au point» de la TSR diffuse un reportage très négatif sur l'impact post-olympique des Jeux à Lillehammer. Quelques jours plus tard, un sondage indique seulement 51% d'intentions de vote favorables, avec une marge d'erreur de plus ou moins 4%. C'est le branle-bas de combat parmi les initiants. Ils achètent une page entière dans les quotidiens locaux pour expliquer en quoi les affirmations du reportage de la TSR sont fausses. Ils redoublent leurs interventions publiques à l'invitation de tous les milieux possibles. Les matches du FC Sion, qui est en train de gagner le championnat suisse, deviennent autant de rallyes pour la candidature.

Mais le président du Comité d'initiative n'est pas très populaire. Il a quitté sa mairie au début de l'année, après trois mandats, et beaucoup ne veulent pas le voir diriger le futur comité de candidature en cas de succès du référendum. Peter Bodenmann en fait même une condition de son «oui» aux Jeux qu'il annonce dans une interview au Matin Dimanche. Certains cherchent déjà un successeur à Gilbert Debons et pensent l'avoir trouvé en la personne de Sepp Blatter, natif de Viège et alors secrétaire général de la FIFA (Fédération internationale de football). Le même jour ce dernier confirme son désintérêt pour le poste au Nouveau Quotidien et son intérêt au Nouvelliste qui décidément joue un jeu très particulier.

Une semaine avant la votation, une grande réunion est organisée en présence d'Adolf Ogi et de plusieurs champions olympiques. Le 8 juin 1997, les Valaisans se prononcent à 67% en faveur du soutien financier à l'organisation des Jeux d'hiver 2006 (avec 54% de participation). Tous les districts sont positifs. Le résultat surprend par son ampleur même les initiants. Les très médiatiques opposants ont en fait galvanisé les électeurs en faveur d'un projet pour lequel ils n'avaient pas de substitut. Le même jour, le FC Sion gagne la Coupe suisse à Berne et célèbre sa victoire sur une place de la Planta noire de monde où la flamme olympique est allumée avec ferveur.

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