Pour juger de l'état actuel des régimes arabo-musulmans, on peut s'attarder sur deux événements récents. Le premier concerne les déclarations antisémites du ministre des Anciens Combattants algériens, Mohammed Cherif Abbés. Le second est la condamnation d'une institutrice britannique interpellée au Soudan pour insulte à l'Islam après avoir donné à un ours en peluche le nom de Mohammed. Dans les deux cas, le vocabulaire est de type religieux; il vise à «l'islamisation des problèmes» vue à l'aune d'un conflit des civilisations entre l'Occident et l'islam. Comment analyser et déconstruire ce discours qui, de manière implicite, en appelle à un conflit culturel et politique entre «identité judéo-chrétienne» et «arabo-islamisme»?

Depuis trop longtemps, l'islam est un outil politique des Etats autoritaires. Son usage permet de diaboliser politiquement au gré des situations l'Occident et Israël. La diabolisation de l'autre, qu'il soit occidental ou israélien, est organisée au nom d'une prétendue identité arabo-islamique: c'est le paravent d'une lutte systématique contre les démocrates, les femmes et les minorités non arabes, non musulmanes.

Cette culture du ressentiment est reprise dans les journaux et les discours érudits ou politiques sans véritablement être remise en question par la population mise sous la tutelle d'une idéologie arabo-islamique utilisée selon les aléas et les contextes, les intérêts et les échecs internes. La haine de l'autre vise à resserrer les liens d'allégeance entre le Prince et les sujets au nom d'une conception dévoyée du nationalisme arabe.

L'«Occident», pour les Etats arabes, est à la fois un choix réaliste de politique étrangère et un repoussoir commode visant à produire du consensus culturel à une population mise sous la tutelle des pouvoirs militaires et policiers.

«Israël» est la source fantasmatique des maux intérieurs (corruption, relâchement des mœurs, homosexualité) et l'explication universelle des échecs extérieurs (guerres israélo-arabes, alliance israélo-américaine). Plus l'Etat arabe perd en autonomie stratégique vis-à-vis de l'Occident et en particulier des Etats-Unis, plus il est tenté de produire un anti-occidentalisme antisémite de commande, utilisé pour asservir la société civile et délégitimer ses aspirations. Cette volonté de produire des boucs émissaires extérieurs permet de favoriser une idéologie du ressentiment dont les multiples métastases sont le militarisme, le terrorisme, le radicalisme religieux. Tous ces fléaux participent d'un modèle paranoïaque dont le conspirationnisme n'est que la face explicite. La généralisation antisémite et anti-occidentale permet d'homogénéiser des réalités sociales et politiques différentes pour valider une thèse dont les fondements se constituent de faits non réels mais pris comme preuve. Ainsi chaque élément de l'actualité devient un moyen de confirmation du complot forcément américain ou israélien.

Les silences et les non-dits des Etats autoritaires produisent un discours officieux construit sur la censure étatique. Ceux-ci peuvent utiliser ces rumeurs pour matérialiser à bon compte l'ennemi extérieur. C'est cette instrumentalisation et son usage politique que nous nous devons de condamner.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.