A la formule napoléonienne «les militaires valent mieux que les avocats» répond aujourd’hui sa traduction contemporaine: «L’action des individus, l’engagement citoyen, est préférable à l’action politique.» C’est un peu le paradoxe auquel les municipalités, et surtout les petites communes, sont confrontées en ces temps de coronavirus: l’épidémie a fait surgir un nouvel esprit communautaire, des chaînes de solidarité inattendues, alors que la désaffection envers la chose publique, le désintérêt pour la politique et l’abstentionnisme n’ont jamais été aussi marqués. La demande citoyenne, les rapports entre l’individu et sa communauté empruntent désormais d’autres canaux que ceux des institutions. Le rôle des élus et des responsables politiques est remis en cause.

Dans notre petite commune, en janvier, il avait déjà été pénible de réunir une poignée de citoyennes et citoyens, toujours les mêmes, pour débattre de la stratégie d’élimination et de recyclage des déchets puis pour approuver le budget. A Genève, on s’est résigné à des taux d’abstentionnisme (70% aux élections municipales de mars) affligeants. On ne fait guère mieux au niveau fédéral. La faute à l’individualisme, à la perte du sentiment du «vivre-ensemble» ou de l’identité collective, nous disent depuis des années politologues et sociologues. On nous promettait ainsi une «période de décomposition du social».

Or ce à quoi nous assistons au niveau local va exactement en sens inverse. Et c’est une bonne nouvelle. Initiatives citoyennes, groupes Facebook, applications d’entraide, échanges de services ont surgi de toutes parts dès l’annonce des mesures d’urgence du Conseil fédéral. Dans notre commune, il ne faut pas plus d’une minute pour qu’une demande de faire des courses, promener le chien, appuyer des élèves en difficulté, trouver des gants de protection, effectuer des paiements, diffuser les bulletins d’information trouve une réponse. Le plus souvent, c’est le besoin d’une écoute. L’isolement nous fait prendre concrètement conscience de notre fragilité comme individu. Et réveille notre besoin d’une communauté d’intérêt et de solidarité. Notre dépendance aux réseaux sociaux, le rôle des influenceurs et prescripteurs auprès des jeunes l’illustrent: l’individu a beau être plus autonome, il dépend toujours plus de la société. La conscience de son propre intérêt rejoint ainsi l’intérêt collectif. Or si l’institution municipale joue un rôle d’animateur, de coordinateur entre les différents acteurs, voire d’écoute, l’initiative, la responsabilité et la mise en œuvre reviennent aux bénévoles et réseaux informels. Plus mobiles, plus proches des besoins de la population que les autorités communales, voire que les associations ou institutions sociales, toujours plus lentes, elles, à réorienter leur action et leurs structures et redevables de leur financement auprès de l’Etat.

La solidarité est un principe d’action caractérisé par la liberté, alors que le vote est perçu comme un «devoir» civique. «Je suis libre d’accepter cette mission, de soutenir cette initiative». Chacun en fait l’expérience le matin au moment de l’afflux des demandes et des offres de services. Et c’est précisément cette liberté active qui reste la plus forte motivation. Prolonger cette mobilisation au-delà de la crise épidémique et réorganiser en conséquence la participation citoyenne, voilà le défi d’une nouvelle forme de civisme.


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