Opinion

Les lignes rouges de la rhétorique diplomatique

OPINION. La métaphore de la «ligne rouge» est à la mode. C’est la preuve qu’elle ne fait plus peur. Elle est à la rhétorique politique ce que la ligne Maginot était à la guerre

Réuni ce mercredi sous la présidence d’Alain Berset, le Conseil fédéral est devant une ligne rouge auto-placée. Passera, passera pas? Les Sept ont à décider s’ils restent dans leur interprétation souverainiste des bilatérales, blindée d’affirmations «non négociables», ou si, considérant le prix exorbitant de la préférence nationale, ils franchissent la ligne qu’en mars Ignazio Cassis qualifiait de «rouge»: le maintien des mesures d’accompagnement de la libre circulation des travailleurs que l’Union européenne considère, à tort ou à raison, comme protectionniste. Il y va du sauvetage d’une négociation censée mener à une relation réformée entre l’UE et la Suisse.

Métaphore romaine

Il y va aussi du sort d’une métaphore venue des Romains – la ligne tracée dans le sable comme limite à la prétention ou l’audace des autres. Elle est menacée par le poncif des rhéteurs de salles communales occupés à se rendre importants. La ligne est d’autant plus rouge que grandit l’impuissance des politiciens à la faire respecter. Le souvenir le plus cuisant de notre temps est évidemment la condamnation sans suite de l’usage d’armes chimiques contre la rébellion en Syrie en 2012. Signalé par Barack Obama comme le franchissement d’une «ligne rouge», l’acte infâme de Bachar el-Assad, de ce fait, appelait une rétorsion.

Elle ne vint jamais, faute de soutien parlementaire au Capitole ou à Westminster. Depuis, dans une banalisation générale du concept, les Russes annoncent leurs «lignes rouges» en Syrie, les Britanniques posent les leurs sur le Brexit, l’Union européenne les siennes sur la République d’Irlande, etc. Ignazio Cassis est en bonne compagnie. La ligne rouge est la ligne Maginot de la rhétorique diplomatique, aussi grandiloquente que franchissable.

Aire tracée au crayon rouge

Avant son accaparement par les plaideurs politiques, la ligne rouge référait au territoire et à la guerre. En 1928, par exemple, était signé à Ostende «l’accord de la ligne rouge» qui octroyait à un consortium de compagnies pétrolières anglaises, américaines et françaises le droit exclusif d’exploitation du pétrole dans tout l’ancien Empire ottoman, sauf l’Egypte et le Koweit. L’aire de validité de l’accord avait été dessinée au crayon rouge sur une carte par un homme d’affaires arménien, Calouste Gulbenkian, bon connaisseur du rôle futur du pétrole et de l’ignorance qu’en avait le pouvoir turc.

Elle englobait la Turquie, la Mésopotamie et toute la péninsule Arabique. Les compagnies signataires s’engageaient à ne pas y exploiter seules de nouveaux gisements. Elles le feraient ensemble ou s’abstiendraient. La ligne n’a pas tenu. Loin de s’abstenir, les compagnies américaines ont acheté des concessions à Oman, à Bahreïn, au Qatar, avant de faire main basse sur l’Arabie saoudite où elles fondaient l’Arabian American Company, Aramco, en 1946.

En 1948, sous prétexte que la guerre en avait changé les conditions, «l’accord de la ligne rouge» était aboli et remplacé par un autre, favorable aux intérêts américains. Gulbenkian, qui avait lancé des poursuites à Londres pour son non-respect, les abandonnait dès lors que son fameux 5% sur les bénéfices pétroliers, spécifié dans l’accord d’Ostende, lui était laissé intact. C’était le prix du franchissement de la ligne rouge.

Epouvantails sécuritaires

Plus tard, en 1976, dans l’espace proche-oriental si propice aux lignes rouges, Israël a installé les siennes à l’embouchure du fleuve Litani, à 30 kilomètres de sa frontière Nord, pour délimiter jusqu’où la Syrie pouvait faire pénétrer ses forces au Liban sans menacer sa sécurité. Elles ont cédé. D’autres ont été décrétées, pas toujours rouges mais toujours improvisées et souvent équivoques. Ainsi de la «ligne verte» qui sépare l’Etat hébreu de la Cisjordanie: les Arabes la voient rouge mais les Israéliens bleue.

Contrairement aux frontières, issues de la majesté de la loi, les lignes rouges sont des épouvantails sécuritaires qui ne durent que le temps d’accoutumance des moineaux. Celles de la Suisse ne font pas peur à l’Union. Elles les traite comme un cliché.

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