Il était une fois

Quand «liker» tue

Dans le contexte méchant d’aujourd’hui, quand Steve Bannon, le conseiller de Trump, déclare que «la politique, c’est la guerre», le doux compagnonnage des amis sur les réseaux sociaux est comme le dernier verre avant l’accident de la route, écrit notre chroniqueuse Joëlle Kuntz

En janvier 2015, une équipe de chercheurs du Centre psychométrique de l’université de Cambridge affirmait qu’un ordinateur interprétant automatiquement les «likes» d’un abonné de Facebook en savait plus sur lui que ses propres amis ou même sa famille. Seuls ses partenaires étaient en situation de rivaliser avec la machine.

C’était la conclusion d’une enquête originale: un groupe de 82 000 volontaires avaient été invités à faire leur portrait psychologique en ligne sur la base d’un questionnaire scientifique détaillé. Leurs proches devaient ensuite juger de leurs personnalités au moyen d’une dizaine de questions standard, tandis qu’en parallèle un ordinateur interprétait les «likes» de leur compte Facebook (chaque utilisateur de Facebook a une moyenne de 277 «likes»).

Résultat: la machine saisissait mieux le sujet tel qu’il s’était lui-même décrit. Mieux que ses collègues de travail après l’analyse de 10 de ses «likes»; mieux qu’un ami après 70 «likes»; mieux qu’un membre de sa famille après 150 «likes». Et mieux qu’un conjoint après 300 «likes».

Parmi ces chercheurs, le jeune psychologue Michael Kosinski était une star dans son domaine. Comme écrivait Das Magazin en décembre dernier, le jour de la publication de l’enquête, ce Polonais émigré à Londres en 2008 recevait deux coups de fil: une menace de poursuite et une offre d’emploi, les deux de Facebook.

Les émules de Kosinski

Il n’allait pas tarder à prendre conscience de la dynamite qu’il avait inventée avec son équipe: si les données individuelles présentes sur Internet pouvaient contribuer à la recherche en psychologie, elles pouvaient tout aussi bien être utilisées pour la chasse aux profils spécifiques, les accros aux sensations fortes, les abuseurs de sexe ou… les électeurs en détresse. De fait, Kosinski et ses compagnons furent approchés par le représentant d’une société intéressée par leur base de données.

Il leur fallut du temps pour comprendre qu’il s’agissait de LCL, branche d’un groupe obscur impliqué dans des opérations électorales, celui qui allait donner naissance à Cambridge Analytica, la compagnie américaine de Big Data venue au secours de Nigel Farage pour le Brexit et bientôt de Ted Cruz puis de Donald Trump. Entre-temps, les méthodes et les outils des Kosinski boys avaient été copiés. Aux Etats-Unis, Cambridge Analytica avait acheté toutes les données possibles de consommateurs, de propriétaires, de contribuables, de croyants, d’abonnés des réseaux sociaux. Comme le proclame crânement son chef, Alexander Nix: «Nous avons profilé la personnalité de chaque adulte, 220 millions de personnes.» Les influencer n’est qu’une question de savoir-faire.

Big Data et ambulance

On ne peut pas connaître le rôle exact du Big Data dans la victoire de Donald Trump, bien que l’analyse du vote dans certains comtés indécis jusqu’au dernier moment laisse penser que des messages individuels ciblés ont pu faire basculer la décision.

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Mais ce qu’on sait est qu’on traîne son portrait psychologique avec soi sur son téléphone portable, que celui-ci est partiellement ou totalement commercialisable, et que rien ou presque n’empêchera les partis, dans tous les pays, d’en faire usage. L’intelligence artificielle est là pour rester. Elle ne cesse pas d’apprendre, de suivre et de surveiller. L’ami Facebook est aussi un tyran en puissance. Le dosage dépend du moment.

Dans le contexte méchant d’aujourd’hui, quand Steve Bannon, le conseiller de Trump, déclare que «la politique, c’est la guerre», quand Poutine envoie ses cyber robots dans la campagne pour le Brexit, comme l’a révélé l’institut internet d’Oxford, le doux compagnonnage des amis sur les réseaux sociaux est comme le dernier verre avant l’accident de la route. «Liker» tue. Les citoyens connectés sont les victimes potentielles de chauffards politiques empoisonnés aux promesses de puissance. Reste à organiser les ambulances.

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