J’aurais pu parler des jonquilles qui bravent la tempête et remplissent la lande de bouquets sauvages aussi jaunes qu’inattendus. Qui aurait cru que ces élégantes, poussant chez nous dans des jardins coquets, aient assez de force pour survivre aux furieuses rafales écossaises?

J’aurais pu aussi parler des rhododendrons géants qui, importés en Ecosse car ils donnent de superbes fleurs au printemps, sont devenus la hantise des ingénieurs agronomes: adorant eux aussi le climat local, ces rhodos envahissent tout ce que la terre et les îles comptent de forêts. A Tobermory, sur l’île de Mull, la community a dès lors organisé leur éradication dans le parc naturel d’Aros en brûlant leurs racines ou en empoisonnant leurs souches. Un travail de sape nécessaire, mais troublant dans la mesure où tout ce qui pousse à la verticale semble a priori béni sur ces terres pelées…

La lutte contre le «machair»

J’aurais pu encore évoquer la lutte pour sauver le machair, ce gazon fertile qui repose sur le sable et souffre des routes, des moutons et de l’érosion. A la plage de Calgary, toujours sur l’île de Mull, une initiative pour le protéger a mis vingt ans pour aboutir, nous raconte Katja, notre logeuse qui nous accueille dans une organic farm, c’est-à-dire une ferme bio. Le simple fait d’entourer ce machair d’une barrière et de demander aux moutons d’aller paître ailleurs a d’abord fâché les paysans de la région. Aujourd’hui, ils se sont fait une raison…

Je vais surtout parler des blind summits. Après la douce Islay, nous sommes donc sur l’île de Mull, beaucoup plus puissante et tourmentée. Une île de sommets, de lochs et de sommets, ça ne finit jamais. Parce qu’elles épousent ces courbes généreuses, les routes de Mull sont «very twisty», nous avait prévenue Tim, notre logeur d’Islay. Ce qu’il ne nous avait pas dit, c’est qu’elle sont en plus étroites. Il s’agit de single tracks, ce qui suppose des placing places tous les 20 mètres, pour permettre aux véhicules de se croiser. Les Ecossais, adorables et bien éduqués, se plient à l’exercice de bonne grâce et chaque conducteur se salue au passage.

Une vertigineuse splendeur

L’ennui, c’est que, souvent, en raison du relief accidenté, des blind summits empêchent de voir ce qui vient en face… Et là, le passager doit faire une confiance aveugle au conducteur, ou au bon Dieu. Car c’est l’inconnu dans sa plus vertigineuse splendeur. On ne sait pas. Si la route descend fort ou doucement. Si elle tourne à droite ou à gauche. Surtout, si elle cache un autre véhicule ou non. Il faut lâcher et prier. Se dire que le voyage est trop beau pour être interrompu si bêtement. Et, comme les jonquilles, se montrer courageux face aux éléments.


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Dans les Highlands, le whisky ou la vie