il était une fois

L’«île suisse» dans la Grande Guerre

Depuis 25 ans, l’histoire de la Première Guerre mondiale a changé de sujet: ce ne sont plus les rivalités inter-étatiques qui sont examinées mais le rôle des sociétés soumises à la souffrance et à la mort. En Suisse, de nouvelles questions sont aussi posées sur cette période

On entre dans l’été 1914. On sait depuis cent ans que juillet est décisif: la guerre aura lieu. On sait beaucoup de choses sur cette guerre. Jusqu’à la fin des années 1970, on croyait même tout savoir. Des historiens, en France, aux Etats-Unis, en Allemagne avaient publié des sommes jugées satisfaisantes pour la raison commune, même si, dans le cas de Fritz Fischer en Allemagne, ce fut au prix de vives polémiques, le professeur hambourgeois ayant violé le consensus allemand en attribuant au Reich la plus grande part des responsabilités.

Mais la décennie 1990 ne ressemble pas à celle de 1970: l’effondrement de l’URSS et la progression de la construction européenne ont affaibli le récit convenu de la Première Guerre mondiale comme seule expression du nationalisme ou de l’impérialisme. La désignation des coupables a perdu de l’intérêt, sinon savant, puisque la France et l’Allemagne sont durablement réconciliées, comme le monde autour d’elles. Le nombre des morts, les tranchées, les gaz restent affichés au tableau des horreurs mais comme des phénomènes d’un passé disparu, aseptisé, inimaginable.

Débat vif

Dans ce contexte, de nouveaux questionnements ont surgi, centrés, cette fois, sur les sociétés: quel a été leur rôle dans la guerre? Pourquoi ont-elles consenti sans se révolter aux souffrances et à la mort? En France, le débat a été lancé par deux historiens, Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, fondateurs en 1992 de l’«Historial de la Grande Guerre», à Péronne, dans la Somme, théâtre d’une des batailles les plus cruelles. Pour eux, la «brutalisation» des hommes et des sociétés en guerre a été la matrice des totalitarismes du XXe siècle. Ils postulent que la guerre est un acte culturel: la violence qui s’y déploie n’est pas aveugle ou bestiale, elle s’alimente de représentations positives. Mobilisés dans un conflit aux allures de croisade par le moteur puissant du messianisme religieux ou républicain, les soldats de 14-18 sont à la fois des victimes et des assassins.

La thèse a ses contradicteurs, qui mettent en avant les contraintes formidables exercées sur les soldats pour qu’ils restent sur le champ de bataille. Il n’existe pas selon eux de «culture de la guerre» mais plutôt une «culture de la paix» temporairement vaincue, comme le prouve le pacifisme français de l’après-guerre. La notion même de «brutalisation» est contestée. La polémique est brûlante. Elle relance le chantier de l’histoire de la Grande Guerre en des termes et autour de valeurs parlantes pour les générations présentes.

Les fontaines du crédit

Le centenaire produit sa foison de livres, documents, discours, recherches. Il a déclenché les fontaines du crédit: il y a de l’argent pour investiguer, se réunir, publier. En Suisse, l’historien bâlois Georg Kreis a réuni dans un livre richement illustré l’ensemble des informations actuellement accessibles sur la situation et le comportement du pays pendant le conflit*. C’est un récapitulatif écrit avec les questions d’aujourd’hui. La principale est suggérée par le titre: «l’île du salut incertain». La métaphore de l’île préservée des malheurs du monde a fait son chemin, portée surtout par le rôle humanitaire de la Suisse tout au long de la guerre. Elle n’était pas surfaite: à l’hiver 17-18, les Suisses disposaient de 2800 calories par personne quand les Allemands en avaient 1000. Cette insularité ne diminuait pas pour autant le sentiment d’insécurité, au contraire, elle nourrissait l’ardent devoir de la défendre. L’expérience de 1914-18 a ainsi forgé et enraciné la représentation de la Suisse comme une île, avec la contradiction toujours active aujourd’hui que l’île ne peut survivre qu’à condition de garder tous les ponts baissés. La grippe espagnole de 1918 a d’ailleurs fait assez de victimes dans l’armée suisse pour rappeler les limites de l’insularité.

Georg Kreis remarque que «ce que l’on ignore de ce temps est sans doute plus grand que ce que l’on connaît». L’historiographie helvétique sur la Première Guerre est en effet assez pauvre. On a considéré que la réussite de la défense armée, la limitation des souffrances et la continuité de l’Etat étaient des manifestations quasi naturelles de la grande tradition suisse. L’explication semblait suffire. On s’est donc peu intéressé à l’impact de la guerre sur les mentalités et les pratiques politiques ou sociales. La grève générale de 1918, directement liée aux conditions matérielles des soldats et de leurs familles, est restée un sujet tabou, comme dérangeant dans le tableau de la pax helvetica.

Amarrer la Suisse au continent européen

Le renouveau international des recherches sur 14-18 a permis aux historiens suisses d’activer le financement de leurs propres travaux. Quatre universités se sont associées dans le Sinergia-Projekt (Zurich, Berne, Genève et Lucerne), pour lancer des études sur les thèmes inexplorés, comme par exemple la signification pour les Suisses de la notion d’«ennemi étranger», si mobilisatrice; les effets des pleins pouvoirs du Conseil sur le processus ultérieur de décision politique et l’exercice des droits populaires; l’exploitation de la diplomatie humanitaire comme appui à la neutralité contestée par les belligérants, etc. Les chercheurs se placent dans une perspective transnationale. Cent ans plus tard, ils aspirent à amarrer la Suisse au continent.

Kreis suggère dans son livre qu’entre «l’île» de 1914-1918, le «réduit national» de 1939-1945 et les attitudes anti-européennes d’aujourd’hui, il existe un enchaînement. On voudrait, s’il a raison, en comprendre le mécanisme, ne serait-ce que pour en imaginer l’éventuel épuisement.

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