Analyse

A Lille, la justice démunie face aux pratiques libertines de DSK

En renvoyant Dominique Strauss-Kahn et treize autres prévenus devant la justice pour «proxénétisme aggravé», les juges d’instruction avaient sans doute – contre l’avis du Ministère public favorable d’emblée à une relaxe de DSK – fait le pari d’un procès capable de rétablir à la fois la vérité et de sanctionner, en France, l’exploitation humaine et la «débauche» morale indissociables des formes de libertinage prisées des accusés. Erreur. Au vu des trois semaines de débats et des peines requises, les trois magistrats du Tribunal correctionnel de Lille – le jugement sera mis en délibéré – ont plutôt abouti à un résultat inverse.

Certes, le grand déballage sur les pratiques sexuelles de l’ancien patron du Fonds monétaire international (FMI) n’a grandi ni ce dernier, ni ses acolytes: les entrepreneurs Fabrice Paszkowski et David Roquet, et le policier Jean-Christophe Lagarde. Mais sur le fond, la preuve a été apportée que dans la France d’aujourd’hui, surtout dans ses recoins provinciaux moins exposés à la fièvre de la transparence, argent, alcôves, flics et franc-maçonnerie continuent de faire assez bon ménage. Au pays de la gauloiserie, où un chef d’Etat mourut à l’Elysée pour s’être trop donné à sa maîtresse (Félix Faure, décédé brutalement le 16 février 1899), le sexe demeure une denrée prisée des élites. Hier, celles-ci étaient abonnées aux fameuses maisons closes parisiennes (Le Chabanais, Le Sphinx… ouvertes jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale). Aujourd’hui, le libertinage façon DSK conduit, au pire, à invoquer une sexualité «plus rude que la moyenne», comme l’intéressé l’a concédé pour justifier ses pratiques, dénoncées par ses ex-«copines» Mounia et Jade…

Mounia et Jade, justement. A tout le moins, comme nous l’expliquait le coordinateur du mouvement du Nid d’aide aux prostituées, ce procès aurait du leur servir de «moment réparateur». Mais cela est-il possible au vu des réquisitoires, et des plaidoiries des avocats de DSK, pour qui «ce procès fut une pyramide de sable qui a transformé 60 millions de Français en voyeurs»?

La réponse, là aussi, risque malheureusement d’être négative. Quelle peine pour le commissaire Lagarde qui, malgré quarante ans de carrière, prétend «ne pas reconnaître une prostituée d’une femme habitée par le désir»? Trois mois de prison avec sursis et 5000 euros d’amende. Pour Paszkowski et Roquet, entrepreneurs-pourvoyeurs de filles, qui se disputaient les faveurs de DSK? Deux ans de prison avec sursis et 20 000 euros d’amende. Les additions les plus salées sont celles réclamées à René Kojfer et Dominique Alder­weireld, recruteurs avérés de candidates, l’un via l’hôtel Carlton, l’autre dans ses maisons d’hôtesses en Belgique. Or, «René» et «Dodo», personnages tout droit sortis d’un film de série B, sont justement ceux contre lesquels les ex-prostituées formulèrent, à la barre, le moins de reproches directs…

On argumentera, à juste titre, que la loi est la loi. Que le fait de fréquenter des prostituées – surtout lorsqu’on ne sait pas qu’elles le sont, comme l’a sans cesse martelé DSK – n’est pas un délit en France. Et que le proxénétisme aggravé – passible de 10 ans de prison et d’une amende de 1,5 million d’euros –, soit l’utilisation et l’exploitation de prostituées «en réunion», doit être démontré via des échanges d’argent, des lieux, des convocations nominatives, etc. On argumentera aussi, comme le procureur l’a admis en prônant de nouveau la relaxe de l’ancien ministre français, qu’un «homme puissant n’est pas nécessairement coupable». D’accord. Il faut toujours le redire.

N’empêche: difficile, à l’issue de ce procès-fleuve, de ne pas retenir deux autres leçons.

La première? Les juges d’instruction français se sont à l’évidence laissés «aveugler» par la présence de DSK dans le dossier, dans la foulée de l’affaire du Sofitel de New York. Ils ont transformé un marigot provincial en «affaire» mondiale. Ce qui est grave.

La seconde? L’idée de voir surgir la vérité, et plus encore une forme de morale, sortir victorieuse des confrontations lilloises était en fait condamnée à faire long feu. Car plus les témoignages se sont accumulés, plus l’évidence s’est installée: le principe selon lequel le pouvoir va de pair avec le sexe facile, tarifé ou non, demeure irrémédiablement associé dans l’imaginaire masculin français. Les «fautes morales» sont vite relativisées. Une justice démunie, empêtrée dans un dossier mal ficelé, juste capable de tendre un miroir et des micros, n’a dès lors rien à y gagner.

Le sexe et le pouvoir restent, qu’on le veuille ou non, associés dans l’imaginaire masculin français

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