Limiter la population: la tentation écologiste au défi des urnes

Les considérations environnementales ont certainement joué un rôle, en arrière-plan du moins, dans l’acceptation de l’initiative «Contre l’immigration de masse» le 9 février 2014: moins d’habitants, ne serait-ce pas moins de pollution, moins de circulation, moins de zones à bâtir, moins de ressources consommées, plus de terres arables et davantage de paysages préservés?

Ces arguments seront bientôt clairement sous les feux de la rampe lors de la votation à venir sur l’initiative Ecopop «Halte à la surpopulation – Oui à la préservation durable des ressources naturelles» exigeant de limiter la population à «un niveau qui soit compatible avec la préservation durable des ressources naturelles».

Alors que le premier texte laisse une marge de manœuvre au législateur – très étroite certes en exigeant de fixer des contingents pour les étrangers exerçant une activité lucrative «en fonction des intérêts économiques globaux de la Suisse et dans le respect du principe de la préférence nationale», le second rigidifierait en revanche définitivement les relations de la Suisse avec l’Union européenne puisqu’il plafonnerait de manière chiffrée «l’accroissement de la population résidant de manière permanente en Suisse qui est attribuable au solde migratoire» à 0,2% par an sur une moyenne de trois ans, soit environ 16 000 personnes par année.

L’idée n’est malheureusement pas nouvelle. Si, à la fin du XVIIIe, Thomas Malthus proposait de limiter la population par crainte d’une pénurie des ressources alimentaires, c’est après la Seconde Guerre mondiale que le débat s’est étendu, depuis les Etats-Unis, aux ressources écologiques. En 1968, Garrett Hardin a fait paraître dans Science un célèbre article sur la «tragédie» des biens communs dans lequel il concluait que la pollution était une conséquence de la population et que le droit à la procréation, tel que découlant de l’article 16 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, était «intolérable»: «Freedom to Breed Is Intolerable… If we love the truth we must openly deny the validity of the Universal Declaration of Human Rights, even though it is promoted by the United Nations.» En 1972, le Club de Rome, dans son rapport sur les limites à la croissance, prévoyait un désastre si l’expansion démographique et la consommation des ressources naturelles n’étaient pas maîtrisées rapidement. Quarante ans plus tard, Jorgen Randers, l’un des coauteurs du précédent rapport, a proposé, avant même de réduire l’empreinte écologique ou de mettre en place une société à faible intensité de carbone, de faire moins d’enfants, et pas seulement dans les pays du tiers-monde. Il prétend que sa fille de 29 ans, Norvégienne, serait «l’animal le plus dangereux sur la surface de la terre», car celle-ci consomme 10 à 30 fois plus de ressources qu’un enfant indien… La piste est dangereuse, comme on peut le lire dans le dernier roman de Dan Brown, Inferno, qui développe précisément ce thème.

Concrètement, freiner l’accroissement démographique revient à limiter l’immigration dans les pays à solde migratoire positif comme la Suisse. L’initiative Ecopop n’innove là, malheureusement, pas non plus: l’idée a été défendue dans le passé par des penseurs écologistes influents, à l’exemple de Garrett Hardin, qui déplorait en 1974 l’immigration illimitée dans «Lifeboat Ethics: the Case Against Helping the Poor» au motif qu’elle accélérerait la destruction de l’environnement des pays riches, ou à l’instar du co-inventeur de l’empreinte écologique, William Rees, dans «Globalization, Trade and ­Migration: Undermining Sustainability» en 2006, estimant les mi­grations néfastes pour le déve­loppement durable. De telles propositions ne résolvent évidemment en rien le problème écologique global, attisant au contraire la colère des pays défavorisés à l’encontre des pays prospères, car ces derniers n’auraient ainsi plus besoin de remettre en cause leur mode de développement et de consommation pour faire face au défi écologique.

La pression sur l’environnement découle en effet foncièrement de trois variables indépendantes que la société peut potentiellement modeler: la population, la consommation des ressources et le progrès technologique. Si certains parient aujourd’hui sur l’innovation et le «génie de l’espèce humaine, capable de dompter ses peurs pour improviser de nouvelles solutions», à l’instar de Pascal Bruckner dans Le fanatisme de l’apocalypse, d’autres comme Dominique Bourg y voient une impasse dans la mesure où le capital naturel n’est pas technologiquement remplaçable; le cas des ressources paysagères illustrant par exemple la difficulté.

Dans ces conditions, si la population continue de croître et si la technique trouve ses limites, quelle est la marge de manœuvre possible? Logiquement, le seul volant consiste à modifier nos schémas de consommation. Or diminuer son empreinte écologique, restreindre sa consommation de ressources ou prôner la décroissance est plus aisé à postuler qu’à transposer dans les faits dans nos sociétés consuméristes. Limiter l’immigration apparaît dans ces conditions comme une solution de facilité égoïste, n’offrant par ailleurs aucune garantie d’un environnement meilleur, en particulier sur le plan global.

Professeur à la Faculté de droit de l’Université de Genève. On trouvera plus de références dans l’article de l’auteur: «Limiter la population pour protéger l’environnement et garantir une occupation rationnelle du territoire: une intuition enjôleuse à l’épreuve des droits fondamentaux», Pratique juridique actuelle, 2014, p. 165-184

L’idée de limiter la population par crainte d’une pénurie de ressources a inspiré nombre de penseurs

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