Revue de presse

L’immense déception des victimes de pédophilie au sein de l’Eglise

Le pape n’a fait que «noyer le poisson», en rejetant la faute sur Satan. Le sommet de la haute hiérarchie catholique, pour celles et ceux qui ont été abusés, est un flop. Pas d’actions concrètes, dénoncent-ils: le Vatican a accouché d’une souris

Au terme du sommet de la haute hiérarchie catholique consacré aux abus sexuels du clergé, rythmé chaque jour par des témoignages cauchemardesques de victimes mais aussi des critiques inhabituellement cinglantes des rouages de l’Eglise, les associations de victimes de pédophilie, bien décidées à faire entendre leur voix, ont ponctué la semaine d’actions mais ont été très critiques sur l’absence d’un document final. «C’est le diable…» s’étrangle l’éditorialiste du Matin.ch: «L’explication risque de rester en travers de la gorge de pas mal de victimes ou de proches.»

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Dans le fond, poursuit le commentateur, le prêtre, l’évêque ou le prélat «qui a abusé de sa position pour prendre plaisir avec de jeunes garçons ou des jeunes filles, il dit»: «La personne consacrée, choisie par Dieu pour guider les âmes vers le salut, se laisse asservir par sa propre fragilité humaine, ou sa propre maladie, devenant ainsi un instrument de Satan.» Voilà donc le Diable «qui vient sur le devant de la scène comme le témoin de dernière minute… A travers lui, les hommes de Dieu voient ainsi leur culpabilité réduite. Qu’en peuvent-ils, s’ils sont les instruments d’une telle force démoniaque?»

«Ça traîne, il y a trop d’administration au Vatican»: le psychologue Jacques Nuoffer, l’interlocuteur du 19h30 de la RTS dimanche, tout en usant d’un ton plus modéré, n’a pas ménagé non plus ses critiques envers les conclusions très «théoriques, sans décisions concrètes» du Vatican. Juste avant que le magazine Mise au point n’aborde lui aussi le thème de la pédophilie dans la vie en général, par le biais de ceux qui s’engagent vraiment auprès des victimes:

Et le Matin.ch de citer «le Vaudois Jean-Marie Fürbringer, l’une des victimes du père Joël, un capucin pédophile à Saint-Maurice», qui l’a abusé à l’âge de 11 ans. Il a également fait part de sa déception: «On n’est pas surpris, mais on est déçus. Honnêtement c’est un blabla pastoral, la faute du Diable… Ils noient le poisson, ça permet de ne pas aborder directement les problèmes de l’Eglise.» Et «s’il est plus fort que nous», Satan? «Tant pis. Il faudra demander aux victimes d’aller porter plainte» chez lui.

L’Américain Peter Isely, l’un des fondateurs de la nouvelle organisation internationale End Clergy Abuse, réclamait une «tolérance zéro» absolue, inscrite dans les lois de l’Eglise et obligeant à évincer de la prêtrise tout prêtre reconnu coupable d’abus sexuels. Un Asiatique a raconté avoir été agressé «plus d’une centaine de fois» et a parlé d’une «bombe à retardement» sur son continent. Une Africaine, elle, a confié avoir avorté à trois reprises, sous la coupe financière d’un prêtre violent. Pour Mediapart.fr, le pape a «invité l’institution à cesser de fermer les yeux sur un fléau qui la gangrène depuis des années».

Mais cela ne suffit pas: c’est le leitmotiv qui court sur toutes les lèvres des victimes. Pour le professeur de physique de l’EPFL cité par l’AFP, via La Croix, le discours conclusif de François, dépourvu d’annonces concrètes, n’a fait qu’évoquer «la pornographie sur internet ou le tourisme sexuel dans le monde», sans «aborder directement les problèmes de l’Eglise». Strictement rien n’est dit sur le traitement réservé aux évêques qui ont protégé leurs pairs ni sur la levée du secret pontifical qui accompagne les procès canoniques, les deux principales revendications des victimes avec l’exclusion des abuseurs.

«Quand? comment? Nul ne le sait»

Le correspondant à Rome du Point n’est pas moins sévère, écrivant que «le souverain pontife s’est limité à citer les sept principes qui doivent inspirer les nouvelles directives de l’Eglise universelle: protection des enfants, présentation à la justice de tous les prêtres pédophiles, purification des hommes consacrés, formation des séminaristes, vérification de l’application des règlements par les différentes conférences épiscopales, accompagnement des victimes, lutte contre la pédophilie sur le web et contre le tourisme sexuel. Un motu proprio (une lettre apostolique du pape) devra traduire ces intentions en règlements et une task force sera instaurée.» Mais «quand? comment? Nul ne le sait.»

Un discours «honteux»

«Le discours du pape est honteux, pour les victimes mais également pour tous les catholiques», a pour sa part déclaré Francesco Zanardi, fondateur de l’une des huit associations qui avaient été reçues par la commission. «De la tolérance zéro, on est passé à la crédibilité zéro. On n’avait pas besoin du pape pour entendre qu’il faut protéger les enfants alors que le scandale dure depuis 1999. Ce n’est pas Satan qui viole nos enfants, mais des prêtres.» Et dans les faits, «les victimes ont été réduites au silence. Les procédures prévues n’ont pas été appliquées, les droits des victimes ont été bafoués.»

Seule exception à la mollesse ambiante, «la vaticaniste mexicaine Valentina Alazraki, décalogue de la profession et proche du pape François, a annoncé l’arrivée prochaine d’un nouveau scandale concernant les abus sexuels commis par des prêtres sur des sœurs. Et elle a mis en garde la hiérarchie de l’Eglise universelle»: «Nous les journalistes vous aiderons à isoler les brebis galeuses, à vaincre les résistances. Mais si vous ne changez pas radicalement, si vous ne vous mettez pas aux côtés des enfants et des familles, nous serons vos pires ennemis.» Alors, écoutez ce débat de France 24, aurait-elle pu ajouter:

«La vérité, enfin?» Non. «Le voile est levé, mais le synode n’a rien résolu. Et le temps presse», conclut Le Point. Pour Libération, c’est ainsi que «le pape loupe sa sortie», le Vatican a «accouché d’une souris». Pour le Britannique Peter Saunders, une des figures historiques de la lutte contre la pédophilie dans l’Eglise, si «François traîne ainsi les pieds pour mettre en place des mesures radicales, c’est parce qu’il craindrait d’être obligé de renvoyer un nombre très conséquent de prêtres, voire d’évêques. Combien?» Là encore, «nul ne le sait…». Et «même s’il a affiché, ces jours-ci, une volonté de transparence, le Vatican demeure très avare en chiffres et en informations sur les procédures en cours».

«François, en entrant en fonction, avait été éblouissant. Inouï. Hélas…» déplore L’Orient - Le Jour. «Qu’un nonce apostolique septuagénaire et libidineux harcèle sexuellement un employé de mairie majeur et vacciné, voilà un délit, ridicule à souhait, qui doit être sanctionné d’une façon ou d’une autre. Mais qu’un curé, qu’un évêque, qu’un cardinal abuse sexuellement d’un enfant ou même le harcèle, voilà un crime impardonnable. Il ne fait aucun doute que le pape François doit souffrir dans son âme et ses os à chaque fois qu’il entend le témoignage terrifiant d’une victime d’actes pédophiles de la part d’un homme d’Eglise.» Alors comment expliquer qu’il «se soit contenté de mots»?

«On ne touche pas à un enfant impunément. Jamais»

Et d’ajouter: «On ne touche pas à un enfant impunément. Jamais. Cette mentalité cléricale, ce corporatisme, encore une fois, c’est-à-dire cet amour fusionnel pour la maison de Jésus, ce talon si fragile, si meurtri(er), peuvent annihiler la mission, sincère et farouche, du pape François.» Il faut donc que ses mots «se traduisent en actes», explique au Parisien Erwan Le Morhedec, catholique revendiqué et auteur du blog Koztoujours, l’un des plus consultés parmi les publications traitant de sujets religieux.

Lui-même dit avoir «longtemps cru que l’image du curé qui touche des enfants était une caricature d’anticléricaux». Mais maintenant, il juge que l’Eglise doit prendre «toute la dimension de ces abus». Il ne doit plus y avoir «aucune indulgence vis-à-vis de ceux qui les commettent». Et les victimes et parents de victimes doivent désormais avoir «la certitude qu’ils seront soutenus».


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