«Certains diront: il nous a apporté la liberté. D’autres: il a pris notre pays». Le lapidaire constat de la populaire Komsomolskaïa Pravda résume à lui seul toute l’ambivalence qui domine les commentaires ce mercredi dans la presse russe, après l’annonce de la mort à 91 ans de Mikhaïl Gorbatchev, dernier président de l’Union soviétique – décédé à l’hôpital, où il était «sous bonne garde», après avoir perdu entre 30 et 40 kg et où son téléphone avait été coupé il y a déjà trois mois, écrit le journal.

Histoire d'une vie: Mikhaïl Gorbatchev, la dernière mort de l’URSS

L’ambivalence car «Certains l’ont vu comme un idéaliste, d’autres comme un réformateur, et certains même comme un traître et un «agent» de la CIA», écrit le média d’Etat Sputnik – cité par Courrier international: on aurait évidemment aimé en lire davantage mais le site est inaccessible en Europe, banni dans le cadre des sanctions prises après l’invasion de l’Ukraine. L’agence officielle TASS, elle, est tout à fait accessible et indique que «Vladimir Poutine a offert ses condoléances les plus sincères (…) d’ailleurs le président Poutine lui écrivait à tous ses anniversaires». Mais on apprend aussi dans cette dépêche que les deux hommes ne s’étaient pas vus depuis 2006. Et difficile d’ignorer que depuis l’attaque russe contre l’Ukraine, Vladimir Poutine s’est fait fort de restaurer la grandeur soviétique – voire russe, héritage détruit du temps de Mikhaïl Gorbatchev justement. «Alors qu’il est admiré en Occident pour son rôle dans la fin de la Guerre froide, il était ici une figure de division, perçu comme à l’origine de la politique qui a précipité la dissolution de l’Union soviétique et la fin du statut de superpuissance qui s’en sont suivies» résume encore le Moscow Times. La mort du dernier président de l’URSS parachève brutalement dans cette optique le tableau d’un paysage politique russe recomposé. Le dernier président soviétique aura vu de son vivant s’écrouler tout son héritage politique, dont la détente avec l’ouest.

«Il nous a donné une chance d’être libres»

«Décès du premier président Mikhaïl Sergueïevitch Gorbatchev. Il nous a donné une chance d’être libres». C’est le titre sobre de Novaya Gazeta dans sa version libre justement, celle relancée par le prix Nobel de la paix 2021, le journaliste Dmitri Mouratov, hors de Russie, après la censure – un titre que soutenait Mikhaïl Gorbatchev. Et la très belle photo en noir et blanc qu’il a choisie est très symbolique: on y voit l’ancien président soviétique jouer avec un œuf. Fragile, et posant aussi la question de la poule. Qui a créé quoi? C’est en filigrane la question que pose la presse aujourd’hui: Gorbatchev aurait-il pu éviter la chute de l’empire soviétique ou l’a-t-il précipitée? Et pouvait-il lancer les conditions d’une démocratie en Russie sans casser des œufs?

«Il méprisait la guerre. Il aimait une femme plus que son travail, écrit encore Dmitri Mouratov dans un autre article, je pense qu'il ne pouvait tout simplement pas la serrer dans ses bras si ses mains étaient couvertes de sang. Il plaçait les droits de l'homme au-dessus de l'État et valorisait un horizon de paix plus que le pouvoir personnel. Un dictateur doit avoir une règle, nous avait-il dit un jour: toujours garder un avion entièrement ravitaillé sur un aérodrome secret... Il avait un bon sens de l'humour noir. Il nous a donné trente ans de paix. Il n'y a de meilleur cadeau.»

Les réactions dans le monde: Mikhaïl Gorbatchev, un «leader rare» peu apprécié dans son pays mais salué comme un «défenseur infatigable de la paix» à l'international

«Mikhaïl Gorbatchev est apparu dans un monde qui semblait se diriger vers une impasse, rappelle le quotidien des milieux d’affaires russe Kommersant. Ses adhérents et ses détracteurs ont tendance à oublier que bon nombre de ses démarches ont été forcées. (…) L’Union soviétique avait besoin d’accéder aux prêts occidentaux, et des opposants idéologiques irréconciliables acceptent rarement de prêter. Le début de la restructuration économique ressemblait plus à une fatalité qu’à un geste de bonne volonté.» Du côté des critiques, «elles ont blâmé la même politique étrangère – lui reprochant d’être d’accord avec la perte de la sphère d’influence soviétique, créant presque les conditions préalables à l’expansion de l’OTAN à l’est, bien qu’il semblât qu’il pouvait obtenir une obligation juridiquement contraignante de ses partenaires en Occident pour empêcher une telle expansion». Une précision qu’on lira en lien avec la guerre actuelle. Il n’empêche: «Mikhaïl Gorbatchev a été le premier dirigeant national depuis d’innombrables années à quitter ses fonctions avant sa mort», salue encore Kommersant. «Il a interrompu la tradition de ses prédécesseurs de quitter le bureau du Kremlin exclusivement les pieds devant. Mikhaïl Gorbatchev était parti de l’URSS, du secrétariat général du parti communiste, de son vivant». Plane en filigrane la question impensée et indicible de l’avenir de Vladimir Poutine – et lui, sera-t-il encore au pouvoir quand il mourra?

Lion et paria

L’ambivalence des Russes face à leur premier président se retrouve à moindre échelle dans la presse internationale. «L’Occident en a fait un lion, il fut méprisé chez lui» assène le New York Times qui revient aussi sur l'appel de Ronald Regan en 1987, à Berlin: «Mr Gorbatchev, please, tear down this iron curtain». «Un géant dans le monde et un paria chez lui. Partout sauf en Russie, on se souviendra de lui comme d’une de ces rares figures de l’Histoire dont le caractère et la vision ont vraiment changé le monde» commente CNN, qui republie la photo qui avait beaucoup fait parler à l’époque, de Gorbatchev en chapeau de cow-boy, avec Ronald Reagan.

La presse britannique quant à elle se souvient du «I like Mr Gorbatchev. We can do business together» de Margaret Thatcher. Aujourd’hui «l’ère de détente et de contrôle des armes entre Moscou et Washington a fait place à une guerre sanglante en Ukraine», se désole le Guardian, qui cite le rédacteur en chef de la radio Echo de Moscou dans la version russe du magazine américain Forbes juste après l’invasion: «Les réformes de Gorbatchev – les politiques, pas les économiques – ont été entièrement détruites, il ne reste rien. Zéro, rien, des cendres».

«Le retour de l’empire avec la guerre en Ukraine rend Mikhaïl Gorbatchev encore plus tragique. La mort du dernier dirigeant soviétique survient à un moment symboliquement chargé. La guerre dans le pays voisin et la répression en Russie ont anéanti les derniers acquis de la perestroïka», écrit aussi la NZZ.

«Croire à une possible main tendue des Occidentaux, et à la capacité d’un peuple à tenir ensemble lorsqu’un pays se disloque, fut son immense erreur, analyse Richard Werly dans le Blick. (…) Les larmes d’hier, la pauvreté des Russes post-soviétiques, le dépeçage en règle de cet immense pays, les peurs et les rancunes qui sommeillent… Tout cela est aussi l’héritage de Gorbatchev. Mais pour les jeunes Européens aujourd’hui, de Berne à Varsovie, le premier mot à prononcer à l’évocation de son souvenir doit être celui-ci: merci!»

«Sa mort est déprimante»

Ce merci domine aussi en Allemagne, où les hommages fleurissent – la réunification en 1989 doit évidemment tout au dernier président soviétique. «L’Allemagne s’incline devant vous, Gorbi, titre Bild. Il nous a donné l’unité, et a fait disparaître le rideau de fer sans effusion de sang. C’est à très juste titre que le Prix Nobel de la paix lui a été donné!».

Pérestroïka et glasnost sont des mots qu’on retrouve dans toute la presse européenne.

Enfin – il est curieux de voir combien la chaîne américaine Pizza Hut avait vu juste avec sa publicité pleine de sous-texte, datant pourtant de 2011...


Mikhaïl Gorbatchev dans Le Temps

Le Temps avait rencontré Mikhaïl Gorbatchev en avril 2015. Dans cet entretien il avait tenu des propos précurseurs: «Je ne me soucie pas de ma renommée. J’ai fait la chose principale, j’ai donné l’impulsion. Le mouvement n’est pas achevé. Pour le continuer, il faut absolument une compréhension mutuelle entre la Russie et l’Occident. Sinon, je ne sais pas ce qui va se passer.»

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