Analyse

L’immigration axée sur l’Europe réduit la compétitivité suisse

L’engagement de personnes hautement qualifiées du reste du monde n’est devenu possible qu’après avoir pris en considération les candidats de Suisse et des pays de l’Union européenne

Les dommages collatéraux de décisions politiques à première vue sensées sont souvent considérables. C’est vrai des politiques d’encouragement à l’accès à la propriété, qui ont conduit à la crise aux Etats-Unis, comme des politiques monétaires censées lutter contre la déflation et qui causent une flambée des prix immobiliers.

Les effets de l’accord de libre circulation des personnes de 2002 s’inscrivent-ils sur la liste? Ils sont généralement analysés à l’aune des salaires suisses, à l’image du rapport du Seco présenté lundi. Nous nous pencherons plutôt sur son impact sur la compétitivité et l’innovation de la Suisse. La préférence européenne signifiée par cet accord pourrait en effet pénaliser notre pays, selon une étude de Dominique Gros, professeur à l’Université de Vancouver, publiée dans la Revue suisse d’économie et de statistique *.

Le regard de l’auteur porte sur les conséquences de l’accord sur l’immigration en provenance du «reste du monde», en particulier de personnes hautement qualifiées d’Amérique du Nord. Avec cet accord accepté par le peuple en 2000, et en vigueur depuis 2002, l’engagement de personnes hautement qualifiées du reste du monde n’est devenu possible qu’après avoir pris en considération les candidats de Suisse et des pays de l’Union européenne. Une telle loi provoque nécessairement un processus de substitution. L’analyse de son impact sur l’immigration nord-américaine ne manque pas d’intérêt.

En 2000, 57,6% des Américains vivant en Suisse, et 49,7% des Canadiens disposaient d’une formation tertiaire. Des niveaux très élevés qui n’étaient égalés que par les expatriés suédois et anglais. L’accord de libre circulation n’a pas seulement attiré davantage d’Européens en Suisse. Il a réduit de moitié l’arrivée de personnes hautement qualifiées issues du reste du monde. Dix-huit mois après sa mise en œuvre, l’afflux s’est réduit de 49% en provenance du Canada, 50% des Etats-Unis, 52% d’Australie, 71% de Nouvelle-Zélande, 20% du Japon.

Il faut préciser qu’après une baisse généralisée de l’immigration en Suisse entre 2001 et 2003, l’immigration européenne (UE 15) s’est si fortement reprise qu’en 2010, elle dépassait de 70% le niveau de 2001 (même de 90% pour les immigrés allemands et italiens, et de 70% pour les Français). La composition des flux migratoires en a été bouleversée. En Suisse, la part européenne a explosé. Elle est passée de 64% en 2001 à 85% en 2010! Par contre, l’immigration canadienne a chuté d’un tiers et celle des Etats-Unis des deux tiers, selon l’auteur.

Avant l’accord de libre circulation, au sein des seuls employés hautement qualifiés, les taux de progression des immigrations nord-américaines et européennes étaient semblables. L’accord de libre circulation de 2002 a modifié la composition de l’immigration nord-américaine. La part des immigrés hautement qualifiés nord-américains est passée de 68 à 87,3% (2010) pour les Américains et de 78 à 86,4% pour les Canadiens. A l’inverse, le niveau de formation a baissé au sein des immigrés européens dans notre pays, de 12,5 points pour les Français et de 25 points pour les Allemands.

Dominique Gros a le mérite de s’intéresser aux fonctions occupées par ces «expats» hautement qualifiés. Il observe une véritable explosion de l’afflux de managers américains en Suisse après 2002 (+73,9%). Comme il s’agit de transferts internes aux multinationales, ils sont exclus de la règle de priorité à l’UE prévue par l’accord. Les managers représentent maintenant 59% des immigrants américains au XXIe siècle, selon l’auteur. L’immigration hautement qualifiée canadienne est plus diversifiée.

Outre les managers, les seules autres progressions, bien moins fortes, viennent des architectes américains et des ingénieurs canadiens. Les catégories professionnelles les plus touchées ont été les scientifiques, avec une baisse de 51% pour les Canadiens et de 68% pour les Américains. Une autre catégorie appelée «techniciens de la santé et de la science» et qui comprend aussi bien les pilotes d’avion que les pharmaciens, les diététiciens ou les techniciens accuse une chute de 73%. L’accord de 2002 a donc pénalisé les métiers liés à l’innovation. Pour l’auteur, les migrants américains apprécient l’environnement technologique de leur pays d’origine. Ils ont maintenant besoin d’une incitation financière supérieure pour venir en Suisse.

L’avenir de l’économie suisse pourrait pâtir de cette évolution, selon Dominique Gros. La théorie économique a en effet démontré que les expats contribuaient à l’expansion des échanges entre les pays et que les réseaux ethniques contribuaient à l’investissement direct. Un argument supplémentaire s’est récemment invité au débat. Selon Foley & Kerr, les réseaux ethniques peuvent augmenter la compétitivité des entreprises sur les marchés mondiaux. Les immigrés hautement qualifiés sont par exemple capables de réduire les barrières à l’entrée. Ils connaissent mieux le marché et les produits locaux et ils ont davantage de facilité à collaborer avec des innovateurs locaux. Enfin, ils réduisent le besoin de partenariats et de coentreprises, une fréquente source de coûts supplémentaires.

L’étude montre qu’à la suite de 2002, l’engagement d’innovateurs est devenu nettement plus sensible aux aléas du marché suisse du travail. Il n’a d’ailleurs pas bénéficié aux innovateurs suisses, probablement en raison du haut degré de spécialisation et aux limites des possibilités de substitution. «La nouvelle législation n’a profité ni aux Américains du Nord, ni aux innovateurs suisses», selon l’auteur.

La priorité à l’UE a conduit à une plus forte homogénéité des migrants hautement qualifiés. Le problème ne vient donc pas d’un afflux excessif de migrants allemands, français ou autres, mais de l’homogénéité créée par la loi. Cela peut coûter cher aux entreprises suisses.

* «Free Mobility with the EU and Immigration of North American Brains to Switzerland: What Consequences?», Dominique M. Gros, «Revue suisse d’économie et de statistique».

On observe une véritable explosion de l’afflux de managers américains en Suisse après 2002

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