Lundi dernier, Ruth Dreifuss a reçu le Prix de la Fondation pour Genève, en récompense pour son engagement pour un monde plus juste. C’est elle, en tant que conseillère fédérale, qui a eu le courage, à l’époque des scènes ouvertes de la drogue et de l’épidémie des overdoses et infections VIH, d’essayer et d’évaluer une politique alternative en matière de drogues. Cette politique des quatre piliers, alliant prévention, traitements diversifiés, mesures de réduction de méfaits et mesures de contrôle et de répression, a eu une acceptation nationale, comme en atteste son ancrage dans la loi sur les stupéfiants suite à la votation populaire de 2008.
Ruth Dreifuss ne s’est pas arrêtée aux frontières suisses. Avec la Global Commission on Drug Policy, commission internationale de plusieurs anciens présidents et hauts fonctionnaires, elle a participé à la rédaction de deux rapports (en 2011 et 2012) dénonçant la guerre contre la drogue. La commission démontre que cette guerre est un échec, ayant des effets catastrophiques dans les pays producteurs et consommateurs et nourrissant l’épidémie VIH, et cela malgré des coûts exorbitants. La commission demande l’arrêt de cette guerre et l’expérimentation des politiques alternatives, en citant des exemples de pays comme le Portugal, les Pays-Bas et la Suisse, où ces politiques différentes ont eu des effets bénéfiques en termes de santé publique, sans pour autant augmenter la consommation de substances illicites, et parfois même en la diminuant.
La guerre contre le dopage partage plusieurs similitudes avec la guerre contre la drogue. Les deux utilisent une logique de «tolérance zéro», empiètent sur des droits humains et des principes de santé publique, ont un coût excessif pour la répression et le contrôle, et façonnent le cadre juridique international pour atteindre leurs objectifs. Il y a d’autres similitudes: non-atteinte de l’objectif «éradication», création d’un marché illicite qui profite largement aux circuits mafieux et induction d’effets secondaires comme la relégation des usagers dans la clandestinité, des produits non contrôlés et coupés, ou des pratiques d’usage dangereuses comme l’injection sans les précautions d’hygiène requises. Ruth Dreifuss: «La prohibition, c’est le triomphe du crime organisé, avec des effets collatéraux désastreux» (LT du 21.09.2012).
Malgré des efforts énormes, avec une surveillance ingérant dans la vie privée de l’athlète (obligation d’annoncer plusieurs mois à l’avance jour pour jour son planning, obligation d’être présent à une heure donnée pour des contrôlés inopinés), l’antidopage n’atteint pas son but tout en punissant aussi des athlètes innocents.
Si la surveillance dans le sport d’élite a toutefois diminué les pratiques, le dopage continue de se développer dans le sport amateur et au-delà. Des voix s’élèvent pour étendre la surveillance aux entraîneurs des sportifs, aux membres de fitness, ou encore aux étudiants à l’issue d’examens. Allons-nous vers une société de surveillance avec des contrôles d’urine pour tous? Au Danemark, les clients de fitness sont soumis à des tests d’urine inopinés. En cas de contrôle positif, ils sont exclus de leur club et de tout sport organisé, livrés à eux-mêmes, ce qui ne les empêche pas de continuer leurs pratiques dans la clandestinité. Il est paradoxal qu’une personne fréquentant une salle de gym, concernée par sa santé et appliquant des principes de prévention tels que l’exercice et une alimentation saine, soit condamnée pour un usage même raisonné de stéroïdes, alors que le reste de la société peut librement s’engager dans des comportements dangereux combinant mauvaise alimentation, manque d’exercice, usage de tabac et d’alcool.
La guerre contre le dopage promeut celle contre la drogue. La raison d’inclure le cannabis sur la liste de produits dopants est d’ordre moral et imposé par l’idéologie de la guerre contre la drogue. Le principe de la tolérance zéro partagé par les deux guerres est excessif et induit plus de dommages à la société qu’elle ne prévient. Il est impératif de chercher des alternatives. Nous proposons de rouvrir, en parallèle du débat sur la lutte anti-drogue proposé par la Global Commission on Drug Policy, le débat sur la lutte antidopage. Comme dit aussi le Groupement romand d’études des addictions, «face à l’échec répété des seules politiques de fermeté, il est temps de ne plus se contenter de promesses non tenues et d’ouvrir le débat sur les mesures qui apportent des solutions».
Même si nous rêvons probablement tous d’un monde sans guerres, sans drogues et sans dopage, le constat est qu’il est impossible d’éradiquer l’utilisation de substances psychotropes ou dopantes. Il faut donc apprendre à vivre avec et à réglementer leur utilisation avec un coût raisonnable pour la société et dans un objectif de santé publique. L’approche par la réduction des risques a déjà tenu ses promesses, continuons donc sur ce chemin.
Allons-nous vers
une société de surveillance
avec des contrôles d’urine pour tous?
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