Le premier ministre thaïlandais sortant, Thaksin Shinawatra, a le mérite de caricaturer les termes du débat. A la manière d'un Silvio Berlusconi en Italie, cet ancien officier de police devenu milliardaire dans le secteur des télécommunications avant de triompher en politique a fini par contaminer le système de gouvernement qu'il prétendait rénover.

Dimanche, les élections législatives anticipées organisées par ses soins pour triompher des manifestations de protestation et des appels à démissionner n'ont fait que renforcer la polarisation de la fragile démocratie thaïlandaise. Alors que Bangkok et ses classes moyennes ont majoritairement voté non, et suivi l'appel au boycott des partis d'opposition, la province a soutenu l'homme fort du pays, champion du patronage et des subventions en tout genre. Ce bien étrange scrutin a accouché d'un bien étrange résultat: avec plus de 50% des suffrages, Thaksin Shinawatra, la face sauve, pourrait choisir de s'en aller... en désignant son successeur. Passant ainsi de la lumière du pouvoir à l'ombre des faiseurs de rois.

Cette crise politique que traverse l'ancien royaume de Siam ne serait qu'une péripétie de plus dans l'histoire des démocratisations avortées du seul pays jamais colonisé d'Asie du Sud-Est si elle ne reflétait pas, au-delà, l'impasse démocratique dans laquelle se débat ce dragon d'Extrême-Orient. Reprenons: que Thaksin s'en aille ou pas, la preuve a été apportée une nouvelle fois qu'un pays comme la Thaïlande, devenu prospère, a toutes les peines à enraciner un Etat de droit digne de ce nom. La mobilisation anti-Thaksin a en effet dégénéré après que ce dernier a revendu à une compagnie de Singapour son conglomérat, en feintant avec les lois pour éviter l'impôt. La suite n'est que népotisme: institutions judiciaires défaillantes, commissions d'enquête sans pouvoirs, presse attaquée...

Naturellement, ce vide politique a poussé les manifestants dans la rue. Mais, ce faisant, ces derniers n'y ont pas gagné grand-chose. Car, même si leur cible finit par quitter le pouvoir, l'opinion en aura soupé. Et une solution de compromis sera sans doute trouvée.

«Qu'importe le chef du gouvernement, commentait lundi un capitaine d'industrie thaï, l'essentiel est de faire des affaires.» Comme pour mieux signifier que, dans cette région de croissance à deux chiffres où les politiciens sont le plus souvent des féodaux ou des potentats locaux, la tête du dragon n'a, au fond, rien à faire dans les urnes. Et encore moins sur les bancs d'un parlement.

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