Opinion

L’impensable social-démocratie française

Le social-libéralisme à la mode de François Hollande a constamment consisté à donner une place prépondérante au marché dans la politique économique, mais tout en négligeant le volet social, écrit le politologue jurassien Jean-Claude Rennwald

«François Hollande a opéré un virage social-démocrate.», «Manuel Valls a donné une orientation social-démocrate à sa politique gouvernementale.» «Emmanuel Macron dirigera la France selon une ligne social-démocrate» Entendues régulièrement, ces affirmations ne tiennent pas la route. Car la social-démocratie n’a encore jamais existé en France, et n’y verra peut-être jamais le jour.

Ce qui manque au PS français

Beaucoup de Français, y compris de gauche, ignorent, ce qu’est la social-démocratie, laquelle repose sur ces piliers:

• Un parti de masse. Formation de notables devenue parti de cadres et d’énarques, le PS français n’en est pas un, contrairement aux partis socialistes d’Europe du Nord, au SPD allemand et au PS suisse, dans une moindre mesure. Proportionnellement à la population, le PS français compte quatre fois moins de membres que son homologue helvétique!

• Une articulation forte entre le PS et le mouvement syndical. Celle-ci n’existe pas en France (le seul lien structurel de ce type a été celui qui unissait le Parti communiste à la CGT), alors qu’il est plus ou moins fort dans les pays scandinaves, en Allemagne et dans notre pays.

• Une concertation tripartite conséquente entre l’Etat, les syndicats et le patronat. Très formelle, elle ne débouche que très rarement sur une décision de fond en France, contrairement à ce que l’on peut observer dans d’autres régions d’Europe.

• La reconnaissance de l’économie de marché, en échange de protections sociales importantes pour les salariés. Le social-libéralisme à la mode de François Hollande a constamment consisté à donner une place prépondérante au marché dans la politique économique, mais tout en négligeant le volet social. Pis encore, plusieurs dispositifs mis en place durant le quinquennat qui s’achève, en particulier la Loi travail, ont été synonymes de régressions pour les salariés. Autant dire que la France est encore loin de la flexisécurité à la danoise et d’un modèle de redistribution et de formation de type scandinave. Dommage, car comme le souligne l’historien André Burguière (La gauche va-t-elle disparaître, Stock), la collaboration PS – syndicats, «longtemps dédaignée par la gauche française, est reconnue aujourd’hui comme la formule la moins décevante parmi celles que la gauche a expérimentées».

Sept centrales syndicales!

Parmi d’autres facteurs, ces lacunes dans la mise en œuvre d’une politique social-démocrate permettent de comprendre le désarroi d’une grande partie des travailleurs français et la difficulté de Benoît Hamon à s’imposer dans la campagne de l’élection présidentielle française. Peut-on espérer un changement de cap? Cela paraît très difficile. D’abord parce que le mouvement syndical français se caractérise par un éparpillement extrême. La France compte – au moins! – sept centrales syndicales (CGT, CFDT, FO, CFTC, CFE-CGC, Sud, UNSA), alors que dans les pays du nord et du centre de l’Europe, il n’y a qu’une, deux, éventuellement trois organisations syndicales faîtières. Cette division va de pair avec le fait que la proportion de travailleurs syndiqués en France (6 à 7%) est la plus faible d’Europe! Ensuite parce que le patronat français est particulièrement arrogant et peu ouvert au dialogue. En mai 2016, à l’époque des manifestations contre la Loi travail, Pierre Gattaz, président du Mouvement des entreprises de France (Medef) avait accusé la CGT de «terrorisme», avant de se rétracter. Attitude confirmant cette analyse de Michel Rocard: «Au fond, jamais le patronat français n’a eu à sa tête un dirigeant soucieux de nouer un vrai dialogue social.»

Une clarification nécessaire

Ces réflexions paraîtront sans doute fort éloignées des échéances électorales du moment. Certes, mais sans une clarification des orientations fondamentales du socialisme français, sans une mise à jour des relations entre le PS et les autres partis progressistes d’un côté, les organisations syndicales de l’autre, et enfin sans la construction d’un syndicalisme fondé sur une forte capacité aussi bien à la négociation qu’à la mobilisation et au conflit avec le patronat, la gauche, les syndicats et les mouvements sociaux français risquent de ne plus pouvoir faire avancer l’Histoire. Et cela quel que soit le résultat de l’élection présidentielle.


(*) Auteur de Français, je ne vous comprends pas, Vevey, Editions de l’Aire, 2017.

Dossier
La France en campagne

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