Quelle démocratie, quel projet de société, quel capital de valeurs pourront résister à l'effondrement de nos ressources naturelles et à l'onde de choc créée par les conséquences des bouleversements climatiques? Aucun. Je crains que le retour à l'ensauvagement ne soit tout à fait plausible. Gardons simplement à l'esprit ce qui s'est passé dans un pays civilisé, il y a deux ans à La Nouvelle-Orléans. Lorsque la nature se rebelle, chacun a pour seul objectif de tirer son épingle du jeu. Si nous ne construisons pas de toute urgence cette société de modération, cette société d'«abondance frugale» (Jean-Baptiste de Foucauld), nous serons contraints d'aller vers une société de rationnement.

Dans ce contexte radical, tendu, un phénomène surgit que certains avaient vu venir, mais que nous commençons tout juste à prendre en compte: l'impératif écologique et climatique. Nous avons touché aux grands équilibres. En quelques décennies, nous avons compromis 50% du vivant! Nous nous privons de ce patrimoine que sont nos ressources naturelles. Aujourd'hui, nous n'avons donc que deux options: ou bien nous laissons le temps nous dicter le changement, ou bien nous décidons ensemble d'opérer ce changement. Nous sommes simplement sommés de changer si nous ne voulons pas disparaître! Et ce n'est pas facile. De même que personne ne peut se penser protégé des conséquences des désordres climatiques et écologiques, personne ne peut se sentir dédouané ou «déresponsabilisé». Chacun devra prendre sa part de responsabilité.

A quoi l'impératif ou l'objectif du développement durable se résume-t-il, dans des sociétés occidentales jusqu'à présent bercées par le culte, voire la fascination de la croissance quantitative?

L'équation du développement durable est simple. Dans un monde qui va vers la rareté ou qui la découvre, nous réalisons que nous vivons sur une planète extrêmement petite et que l'impact de l'homme est devenu une véritable force géologique. Comment faire en sorte que cette croissance économique favorise un meilleur partage, durable et équitable, des richesses? Et comment la combiner à la décroissance obligatoire d'un certain nombre de flux de matières, de ressources ou d'énergies qui s'épuisent progressivement?

Le problème, comme l'avait très bien vu Albert Einstein, c'est que «notre époque se caractérise par la profusion des moyens et la confusion des intentions». Il est temps de redonner un sens clair au progrès. Nous possédons de splendides outils technologiques, scientifiques, historiques et économiques. Le génie humain n'a plus besoin de démontrer son emballement. Nous devons simplement lui redonner une feuille de route claire. Pourquoi ai-je fait mention d'outils historiques? Parce que ce qui nous distingue des civilisations qui ont disparu au cours des âges, c'est que nous avons une lecture parfaite de notre devenir. Nous savons que nous devons changer. Nous savons que nous avons épuisé un certain nombre de nos ressources. Nous voyons la vague arriver.

Ici en France et avec d'autres, si j'ai appelé à une sorte de mobilisation des consciences et des énergies autour d'un «pacte écologique», c'est simplement parce, conscient de la gravité et de la complexité, je sais que nous aurons besoin que chacun joue sa note dans cette nouvelle symphonie, que chacun apporte sa contribution. Nous aurons besoin des économistes, car il faudra sortir de cette vision dogmatique du tout-libéral. Le problème n'est pas de savoir si nous sommes ou non ultralibéraux, mais de savoir si nous pouvons continuer d'émettre des chèques sans provision. Pouvons-nous nous accommoder d'une société de consommation programmant l'obsolescence de ses biens de consommation? Est-ce qu'on peut continuer de s'accommoder d'une société que j'appelle la «civilisation du gâchis»?

L'impératif écologique nous oblige à inscrire de toute urgence, dans l'espace et le temps, trois formes de solidarité. Il s'agit, tout d'abord, d'une solidarité dans l'espace, car les premières victimes seront les populations du Sud. Comme nous le savons très bien, un degré d'élévation de température dans la fourchette basse, dans la bande sahélienne, rend l'usage des sols impossible, l'accès à l'eau encore plus difficile et le prélèvement des ressources halieutiques encore plus problématique. Et que personne n'imagine que nous pourrons observer cela à l'abri derrière nos frontières! Ces populations auront toute légitimité pour aller voir ailleurs, pour trouver des sols et des régions plus viables.

La deuxième solidarité, j'y suis profondément attaché, car elle permet de corriger des transgressions qui nous ont laissés totalement insouciants depuis quelques décennies, est celle avec le vivant. L'homme pense pouvoir impunément détacher sa branche de l'arbre de la création. Au-delà de l'aspect éthique, je dirais qu'il s'agit - pour employer un doux euphémisme - d'une bêtise; c'est, en tout cas, la pire des vanités. J'ai toujours pensé que la pire blessure infligée à l'amour-propre de l'humanité - blessure qui n'a toujours pas cicatrisé - tient dans la démonstration par Darwin que, nous les humains, nous n'avons pas fait l'objet d'une création séparée. De même que nous avons longtemps refusé cette communauté d'origine avec tout ce qui vit sur la Terre - certains continuent de le refuser -, nous nous refusons à accepter d'avoir une communauté de destin. Il est donc temps de sonner l'heure de la réconciliation avec tout ce qui vit sur la Terre.

Enfin, cette injonction écologique ou climatique nous oblige à une troisième forme de solidarité: la solidarité avec l'avenir, car nos enfants sauront que nous savions et que nous n'avons rien fait!

© Unesco. Ce texte est tiré du troisième volume des «Entretiens du XXIe siècle» de l'Unesco, qui vient de paraître sous le titre «Signons la paix avec la Terre» (Albin Michel/Unesco). Dix-sept experts de premier plan du monde entier, parmi lesquels Nicolas Hulot, ont contribué à cet ouvrage, qui porte sur l'avenir de la planète et de l'espèce humaine.

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