Le grand coup de balai donné fin mars à la Mosquée de Genève a son origine en Arabie saoudite. L'exécutant, le nouveau directeur, est un Saoudien débarqué tout droit de Jeddah. Le donneur d'ordres, le Conseil de fondation chargé du lieu de culte, est majoritairement constitué de Saoudiens, dont beaucoup résident dans le royaume. Quant à l'initiateur du remue-ménage, il n'est autre que le consulat général d'Arabie saoudite à Genève. Et derrière tous ces acteurs se profile une organisation aussi tentaculaire que discrète, la Ligue islamique mondiale, basée à La Mecque.

«La Ligue islamique mondiale fonctionne un peu comme le Vatican, indique Samir Amghar, chercheur à l'Ecole des hautes études en sciences sociales à Paris et auteur d'un livre récent sur les «islamismes d'Occident». Elle est au centre d'un réseau planétaire d'institutions ayant pour objectif la défense d'une orthodoxie religieuse, en l'occurrence la foi musulmane. Bien sûr, elle garde des dimensions plus modestes que l'appareil catholique mais elle n'en nourrit pas moins une ambition comparable.»

La Ligue islamique mondiale s'est donné pour double but la propagation de l'islam et la défense des musulmans. Propagation de l'islam auprès des infidèles mais aussi, et d'abord, propagation du «vrai islam» sunnite orthodoxe parmi des populations musulmanes en proie à toutes sortes de «déviances». Et défense des musulmans considérés comme menacés dans de nombreux pays où ils se retrouvent en minorité. Pour y parvenir, l'institution mène des activités dans un grand nombre de domaines, de la formation de prêcheurs à la construction de mosquées, en passant par la promotion de la langue arabe, la mise en réseau d'intellectuels et le secours humanitaire à des populations victimes de la guerre ou de catastrophes naturelles.

L'institution est fortement structurée. Sa stratégie est définie par un Conseil constituant composé de 60 personnalités religieuses éminentes représentant l'ensemble du monde musulman. Et sa direction est assurée par un secrétariat général, à la tête duquel figure un penseur de renom, Abdullah Turki, doyen de plusieurs universités du monde arabe et auteur d'une trentaine d'ouvrages de doctrine musulmane. L'organisation, qui possède aujourd'hui quelque 140 représentations et 50 mosquées de par le monde, a été reconnue par la communauté internationale, qui lui a octroyé un statut d'observateur dans certaines de ses enceintes les plus prestigieuses, aux Nations unies, à l'Unesco et à l'Unicef notamment.

L'une des principales différences existant entre le Vatican et la Ligue islamique mondiale est que le premier est un Etat indépendant, alors que la seconde est dépendante d'un Etat. Une situation que l'institution tente autant que possible de dissimuler en se prétendant une «organisation non gouvernementale». Mais une telle rhétorique ne trompe personne. «La Ligue est financée par Ryad. Dans ces conditions, l'indépendance qu'elle revendique me paraît problématique, remarque un bon connaisseur sous couvert d'anonymat. Ses plus hauts dirigeants sont par ailleurs systématiquement des Saoudiens, et, qui plus est, des Saoudiens de l'establishment.»

Samir Amghar a un adjectif pour qualifier la Ligue: «infra-étatique». «On peut parler à son égard d'organisation infra-étatique, commente-t-il, dans le sens où elle n'est pas liée à un ministère mais qu'elle a des liens très étroits avec les autorités du royaume et qu'elle suit fidèlement leurs grandes orientations.»

De fait, la Ligue islamique mondiale a été dès son origine un instrument du pouvoir saoudien. Elle a été créée en 1962 pour contrecarrer le nationalisme arabe défendu par Nasser et réduire l'influence de l'Egypte sur la scène moyen-orientale. Puis elle a servi, dans les années 80, à limiter la propagation de la révolution iranienne en dressant son sunnisme conservateur contre le chiisme révolutionnaire de Téhéran.

Très politique, la Ligue. Bénéficiant de la grande faiblesse de l'administration saoudienne, qui a longtemps souffert d'un manque criant de cadres, elle s'est même plus d'une fois substituée à la diplomatie officielle du royaume dans les années 70 et 80, rappelle Samir Amghar. Lorsqu'elle a pris la défense des Chypriotes turcs malmenés par leurs compatriotes grecs, demandé l'indépendance de Djibouti à la France ou dénoncé l'invasion soviétique de l'Afghanistan. Souvent employée comme relais, elle a également servi de précurseur. Elle a par exemple préparé l'établissement de relations officielles entre la Chine communiste et l'Arabie saoudite en ouvrant un bureau à Pékin avant que Ryad ne franchisse le pas.

Avec le temps, un nouveau champ de manœuvres s'est dessiné: l'Europe. La Ligue ne lui a guère accordé d'importance à l'origine mais l'implantation de communautés musulmanes de plus en plus nombreuses au nord de la Méditerranée l'a poussée à changer de stratégie dès la fin des années 70. Elle a choisi alors les villes de Genève et de Bruxelles, sièges l'une comme l'autre d'importantes organisations internationales, pour y construire de premières mosquées. Puis elle a étendu ses activités, au point d'être présente aujourd'hui dans tous les pays du continent.

Mais les relations de la Ligue islamique mondiale avec l'Occident sont complexes. «Il existe des contacts à un échelon élevé, explique un observateur sous couvert d'anonymat. Quand Abdullah Turki débarque en France ou en Allemagne à la tête d'une délégation, il est normalement reçu par de hauts officiels. Mais son organisation prône parallèlement des idées peu respectueuses des constitutions européennes.»

Des exemples? «J'ai lu beaucoup de documents émanant de cette institution et je n'en ai trouvé aucun qui défende clairement la démocratie, affirme Johannes Grundmann, collaborateur scientifique au Séminaire pour les études islamiques et orientales de l'Université de la Ruhr, à Bochum, et auteur d'un ouvrage sur les internationalistes islamistes. Il est souvent question d'un modèle de démocratie islamique, ancré dans la tradition musulmane, mais pas d'une démocratie au sens où nous l'entendons. Et ces deux conceptions se contredisent, notamment en matière de liberté religieuse. L'Europe défend le principe de la séparation de la religion et de l'Etat, quand la Ligue islamique mondiale rejette totalement pareille idée.»

«La foi défendue par cette organisation est inspirée par le wahhabisme d'Arabie saoudite mais pas seulement, elle est aussi imprégnée d'autres courants, continue Johannes Grundmann. Cela dit, il s'agit systématiquement d'un islam très conservateur, qui définit des règles de vie extrêmement strictes en matière de séparation des sexes, de contenu de l'éducation, etc.»

«La Ligue islamique mondiale joue sur deux tableaux, souligne Hasni Abidi, directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam). Tout en participant au système international existant, elle lui voue une certaine hostilité, au motif qu'elle voit en lui l'œuvre et les valeurs de non-musulmans.» De là résultent des efforts continus pour créer des organisations parallèles dans les domaines les plus variés: politique, avec l'Organisation de la conférence islamique, qui se veut une ONU musulmane; culturel, avec l'Isesco, basée à Rabat, au Maroc, qui représente une variante musulmane de l'Unesco; ou humanitaire, avec l'IIRO (International islamic relief organization), qui porte secours aux musulmans victimes de catastrophes ou de guerres.

Malgré leurs réticences, les chancelleries occidentales s'abstiennent généralement de dénoncer la Ligue islamique mondiale. Elles préfèrent le plus souvent un islam tenu par quelques grandes organisations identifiables et prêtes au dialogue à un islam éclaté en une nébuleuse d'imams et de lieux de culte. Mais elles n'en restent pas moins très suspicieuses. Comme l'a prouvé récemment l'Office suisse des migrations qui a donné un préavis défavorable à l'octroi d'un permis de travail à un directeur désigné de la Mosquée de Genève en raison de son appartenance à l'organisation.

En Europe, la Ligue islamique mondiale n'a finalement rencontré qu'un succès mitigé. Alors qu'elle a affiché son ambition de représenter la majorité des musulmans du continent, elle ne rassemble guère qu'une partie des Maghrébins et quelques nouveaux convertis. Nombre de Marocains ou d'Algériens, sans parler des Turcs, Albanais et autres Iraniens, restent sous l'influence des instances religieuses de leur pays d'origine.

«La première guerre du Golfe a été un choc, se souvient Samir Amghar. Après l'invasion du Koweït, les Arabes d'Europe ont tacitement accordé leur sympathie à l'Irak de Saddam Hussein, au détriment de l'Arabie saoudite menacée. La Ligue islamique mondiale avait échoué dans l'une de ses principales missions. Elle a alors commencé à repenser sa stratégie. Jusqu'alors très méfiante envers l'Occident, elle s'est mise à parler davantage de thèmes comme la démocratie et la mixité. Une évolution que les attentats du 11 septembre n'ont fait qu'accélérer.»

Accusée d'entretenir des liens avec certains groupuscules radicaux, proches de la mouvance terroriste, la Ligue islamique mondiale a également décidé de gérer plus sérieusement ses ramifications à l'étranger. «Elle a longtemps financé de nombreux projets sans contrôler vraiment la destination de ses fonds, confie Samir Amghar. Elle payait tout et n'importe quoi. Ce n'est plus le cas désormais. On la voit faire partout le ménage, ce qui l'amène souvent à remplacer les cadres de toutes nationalités qu'elle a employés jusqu'ici par des personnes plus proches du royaume saoudien. L'organisation peut se le permettre. L'Arabie n'est plus ce pays de Bédouins mal dégrossis qu'elle était encore en partie il y a quarante ans. Elle dispose enfin aujourd'hui d'un personnel moderne.»

A lire: «Islamismes d'Occident. Etat des lieux et perspectives», sous la direction de Samir Amghar, Edit. Lignes de repère, Paris, 2006. Et «Islamische Internationalisten - Strukturen und Aktivitäten der Muslimbruderschaft und der Islamischen Weltliga», de Johannes Grundmann, Edit. Reichert, Wiesbaden, 2005.

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