Dans la démocratie directe, tout le monde a assez de force pour faire échouer une réforme, mais personne n’en a assez pour la faire réussir. Accord-cadre avec l’UE promis à l’échec, réforme des retraites AVS 21 en passe d’échapper au parlement, impossible maîtrise des coûts de la santé, incroyable médiocrité de la Suisse dans la numérisation. A en croire les éditoriaux, la machine politique suisse serait grippée, incapable de mener les réformes cruciales. La peur de perdre l’emporte sur la perspective de gagner. A droite comme à gauche, le statu quo est préférable au saut dans l’avenir. Rien de nouveau, le constat est récurrent depuis des décennies. «La Suisse est-elle devenue ingouvernable?» s’interrogeait ainsi l’historien et journaliste Jean Rodolphe de Salis dans son journal, Parler au papier, en date du 11 septembre 1982. Il en attribuait la cause au système de concordance qui entraîne une certaine impuissance du gouvernement.

Quarante ans plus tard, dans son dernier essai*, François Cherix voit dans cet immobilisme les effets du «récit national» – démocratie directe vertueuse, farouche souveraineté, neutralité intangible – qui «vitrifie l’immobilisme». La représentation que la société entretient d’elle-même et qui, selon ses mots, l’emprisonne. Pour l’auteur, «une proposition novatrice apparaît pratiquement toujours insatisfaisante à la majorité des citoyens». Trop audacieuse pour les frileux, impossible à financer pour les réalistes et trop molle pour les utopistes. La démocratie directe serait ainsi «lourdement conservatrice». Dans le dossier européen, la seule perspective de perdre devant le peuple incite gouvernement et parlement à jeter l’éponge sans se battre.