Hier (jeudi) soir au moment du bouclage des journaux en Europe, il semblait sûr que le fondateur du bitcoin, cette monnaie virtuelle utilisée sur Internet, et qui fait encore plus parler d’elle depuis la faillite du site japonais MtGox il y a une semaine, avait été démasqué. «Depuis 2008, du «New Yorker» à «Vice», les médias du monde entier gobergaient sur la véritable identité du créateur du bitcoin», rappelle «Télérama». Et plusieurs journaux ce matin répercutent donc la nouvelle – comme «Les Echos»: «Satoshi Nakamoto n’est finalement pas un nom collectif ou un pseudo, c’est le vrai nom d’un physicien brillant, Dorian Satoshi Nakamoto, descendant de samouraïs, […] passé par California State Polytechnic University, passionné des trains en modèle réduit, touche-à-tout éclectique, […] plusieurs fois marié, qui a perdu son emploi et a vu sa maison saisie dans les années 90 quand il ne parvient pas à rembourser ses emprunts hypothécaires. D’aucuns y voient le début de son allergie viscérale et sa méfiance à l’égard des banques et du gouvernement. Bitcoin sera ainsi la première monnaie libre, sans autorités, ni Etat ou banque centrale.»

La belle histoire! «Le Temps» lui aussi n’a pas résisté à reprendre l’information. Il faut dire que c’était «Newsweek» qui signait le scoop – tiens donc, la semaine même où l’hebdo américain fait son grand retour en kiosque, après avoir tenté le tout numérique. La traque puis l’identification de «L’homme mystère derrière la crypto-monnaie» fait même la une du célèbre magazine, – avec bien sûr en couverture un masque, en forme de dollars. L’article de Leah McGrath Goodman, qui a gagné plusieurs prix de journalisme, est-il indiqué sur sa courte bio, est palpitant, une grande enquête racontée comme il se doit à la première personne, marque de fabrique du journalisme américain. Après deux mois d’investigation, la reporter a retrouvé voici trois semaines le père du bitcoin en Californie donc, à Temple City, près de Los Angeles.

C’est un Américain d’origine japonaise de 64 ans, ancien ingénieur, qui a travaillé pour Hughes Aircraft et des systèmes de missiles pour l’armée américaine. Il vit avec sa vieille mère dans une baraque un peu pourrie, lui-même porte un vieux jean quand il rencontre la journaliste, il est peu soigné, ses cheveux en bataille, «avec le regard lointain de quelqu’un qui n’a pas dormi depuis des semaines, et qui se bat depuis longtemps mais vient de subir une lourde perte». On se pince. Le premier geste du présumé inventeur génial est d’appeler la police lorsque la journaliste le sollicite, ce qui l’étonne un peu. Comme l’état de la maison, pour quelqu’un dont la fortune est estimée à 400 millions de dollars. Mais elle continue: «Reconnaissant tacitement son rôle dans le projet bitcoin (tacitement, du latin taceo signifiant bien sûr en se taisant…), il regarde par terre et refuse catégoriquement de répondre aux questions» (!). «Je ne suis plus dans l’affaire et ne peux pas en parler, dit-il en balayant toute autre question, c’est entre les mains d’autres personnes, qui s’en occupent maintenant, je n’ai plus de lien.»

Course-poursuite dans downtown LA

C’est cette citation qui a donné lieu à un bel imbroglio et une impressionnante traque journalistique la nuit dernière à Los Angeles, que raconte Reuters. Car bien sûr, dès la sortie du scoop de «Newsweek», des dizaines de journalistes ont débarqué devant la petite maison du retraité (l’adresse étant identifiable grâce à Google Maps en quelques minutes, explique «Forbes»), sonnant inlassablement à la porte, interrogeant le laitier, en vain. Le vieux monsieur finit par sortir, en insistant pour d’abord se faire payer un repas avant de raconter son histoire. C’est un journaliste d’AP qui eut finalement le privilège de l’emmener acheter des sushis pour obtenir la primeur de ses révélations, après une course-poursuite en voiture dans le downtown de LA digne d’un bon film d’action forcément hollywoodien, qu’on peut suivre «en temps réel» sur le compte de Joe Bel Bruno du «LA Times» sur Twitter, et qui est aussi racontée par le «LA Times»: 6 voitures transportant des journalistes et photographes refusant d’abandonner leur scoop…

Celui-ci finit par tomber dans l’ascenseur de l’immeuble d’AP où la meute journalistique s’est engouffrée: un scoop en creux, puisque… Non, il y a erreur… Ce que Satoshi Nakamoto affirme au journaliste d’AP qui a réussi à l’emmener à son bureau pour manger les fameux sushis, c’est qu’il n’avait jamais entendu parler du bitcoin de sa vie jusqu’à l’arrivée de la journaliste de «Newsweek» il y a trois semaines, quand elle a fait passer ses questions à son fils. Et interrogé sur la fameuse petite phrase «Je ne suis plus dans l’affaire et ne peux pas en parler», phrase clé dans l’article de «Newsweek», Nakamoto affirme qu’il avait juste voulu signifier qu’il n’était plus ingénieur, et c’est tout. «Et même si je l’étais, ajoute-t-il mystérieusement, quand on est embauché, on signe une clause de confidentialité – c’est ce que j’ai voulu dire. Dans l’interview, on dirait que j’ai été impliqué dans bitcoin et que je le suis plus, mais ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, je veux que ce soit clair!» Arrivé aux Etats-Unis en 1959, l’ingénieur ne parle pas un anglais sans défaut, note le journaliste d’AP. Avait-il mal compris la question de la journaliste de «Newsweek»? Le journaliste aussi note que plusieurs fois Nakamoto parle de bitcom au lieu de bitcoin, et commet quelques erreurs. Deux heures d’interview pour faire apparemment le tour de la question, de façon définitive…

Une comédie des erreurs

Superjournalisme en face d’un super-mystificateur, ou roman inventé? «Nous sommes arrivés à la conclusion qu’il est impossible que mon père soit cet inventeur du bitcoin», reconnaît de son côté le fils de Nakamoto dans le «LA Times», qui avait été extrêmement surpris de la trouvaille de «Newsweek». Le journal rapporte aussi la colère de la communauté bitcoin, furieuse que le vœu d’anonymat du père de la monnaie virtuelle ne soit pas respecté. «Il n’utilise que des e-mails non traçables et fait tout ce qui est possible pour rester anonyme, pourquoi utiliserait-il son vrai nom», dit l’un d’eux, tandis que la Bitcoin Foundation insiste, dans une lettre ouverte à la journaliste de «Newsweek» publiée sur Redditt: «Nous n’avons aucune preuve que cette personne soit l’inventeur du bitcoin.» Fermez le ban…

Alors? On n’aimerait pas être à la place de Satoshi Nakamoto, créateur ou non du bitcoin, qui sera désormais sans cesse soupçonné, espionné et harcelé. On n’aimerait pas être non plus à la place de la journaliste de «Newsweek», qui s’en tient à sa version ce vendredi, malgré les événements de ces dernières heures.

Ce vendredi matin, un compte qui a par le passé été authentifié comme celui du fondateur du Bitcoin a d’ailleurs posté un nouveau message sur le site de la Fondation P2P, déjà amplement commenté: «Je ne suis pas Satoshi Nakamoto». L’auteur dit avoir 38 ans et habiter au Japon. Le suspense continue...