Derrière l'exotisme bigarré d'une foule indienne se cache souvent un Etat moderne – et laïc – aux prises avec des problèmes religieux auxquels il sait trouver des solutions ingénieuses. Rien ne l'illustre mieux que la lutte menée par la république indienne contre la pratique du «Sati». Le mot vient probablement du sanscrit «satyam» qui signifie vérité. C'est le comportement de la vraie épouse hindoue, totalement dévouée à son mari, à l'image de Sita, héroïne de l'épopée indienne du Ramayana, et qui donc n'hésite pas à le suivre dans la mort. La veuve se jette – plus ou moins spontanément – sur le bûcher funéraire du défunt mari, à moins qu'on ne l'enterre vivante.

Horrifiés par cette pratique, que Jules Verne décrit dans le Tour du monde en quatre-vingt jours, ou désireux d'en profiter pour diviser hindous et musulmans, les Britanniques ne tardèrent pas à s'y attaquer. En 1815, l'Inde n'est pas encore anglaise à proprement parler: elle ne le deviendra qu'en 1858, quand l'East Indian Company cédera officiellement le contrôle à la couronne britannique après la révolte des Cipayes. Et pourtant le Nizamat Adawlut, le gouvernement fantoche contrôlé par les marchands anglais, tente déjà de s'attaquer à la coutume du Sati. Sans grand succès apparemment, puisque dans un procès de 1821, l'honorable juge – anglais – qui préside, remarque: «… le gouvernement a ainsi créé une confusion complète dans l'esprit des hindous sur cette question.» En 1829, la Regulation XVII déclare le Sati illégal et criminel. Les juges anglais ne connaissent que trois affaires de Sati en 1834, en 1854 et en 1871.

Le 27 juin 1913, près d'Allahabad, au confluent du Gange et de la Yamuna, le brahmane Ram Lal passe de vie à trépas. Il laisse un petit enfant et une jeune veuve, Musammat Jai Debi. Vers 9 heures elle fait transporter le corps de Ram au champ funéraire. Le bûcher est dressé. Elle en fait le tour à plusieurs reprises. Elle y monte et prend la tête du défunt sur ses genoux. Elle enlève ses bijoux, qu'elle remet à un proche, Ram Dayal, et à deux de ses amis. Elle demande du ghi, ce beurre fondu clarifié que les indiens utilisent pour cuisiner et dans les cérémonies religieuses, dont elle s'asperge en grande quantité. Puis une main (la sienne?) met le feu au bûcher. Quand la police arrive, elle ne trouve que deux corps calcinés. Deux mille personnes ont assisté au Sati. Tous jurent que Ram Dayal a essayé de dissuader la veuve, mais en vain, et que le feu s'est allumé spontanément: une récompense divine pour la pureté des sentiments de l'épouse.

Le 17 Juillet 1918, l'honorable juge anglais Allen, en charge du district de Mainpuri, condamne Ram Dayal et quatre autres personnes à deux ans et demi de réclusion pour assistance au suicide. L'avocat de Dayal est Moti Lal Nehru – le grand-père d'Indira Gandhi – dont le fils Jawaharlal sera l'artisan de l'indépendance indienne. Il fait appel, arguant que ses clients n'ont pas participé au suicide, et qu'ils ont même essayé de dissuader Musammat de s'immoler. Mais le 1er novembre 1918, les juges Tudball et Ryves, siégeant à Allahabad, s'étranglent d'indignation. Tout en soulignant, non sans hypocrisie, la qualité de la plaidoirie de Me Nehru, ils… augmentent la peine à quatre ans!

Le 15 août 1947 à minuit, le Raj britannique fait ses valises: la république indienne est née.

Le 12 août 1955, à Bamania, un village du Rajasthan, le nommé Todarram, lui aussi issu de la caste des brahmanes, se sent mal. On s'accorde à penser qu'il n'en a plus pour longtemps. Le bruit court que son épouse, Sarasvati, veut le suivre dans la mort. L'inspecteur Heersingh – un sikh portant turban et barbe – en a vent et il se précipite à Bamania. Todarram n'est pas encore mort, mais la rumeur se confirme. Heersingh demande du renfort et reste au village.

Le 16 août, Todarram quitte cette vallée de larmes. Une procession se forme, avec Sarasvati à sa tête et une douzaine de parents qui l'entourent, tous passablement excités. Heersingh et ses neuf policiers, armés seulement de lathis, ces longues matraques indiennes, sont débordés par une foule de plus de plus de 2000 personnes. Pris à partie, isolés, séparés les uns des autres, ils sont réduits à l'impuissance. Revêtue de toutes les parures traditionnelles d'une brahmane du Rajasthan – le pays des rois – Sarasvati monte sans hésiter sur le bûcher de son défunt époux. La foule scande «Sati-ki-jai» «Sati hona Dharma jai» («Jai» signifie «vive» et «Dharma» désigne la loi universelle). Elle se défait de ses parures, récite quelques mantras (formules sacrées hindoues) à peine audibles et le feu prend, allumé par une main criminelle.

La république indienne ne l'entend pas de cette oreille: Heesingh et ses adjoints sont suspendus et privés de salaire pour ne pas avoir été capables d'empêcher le Sati! La douzaine d'excités qui entouraient Sarasvati, en particulier un nommé Tejsingh, sont arrêtés et traduits en justice.

Le 30 novembre 1956, ils comparaissent devant la Cour pénale du district de Churu, à une centaine de kilomètres au nord-ouest de Jaipur, la capitale du Rajasthan. L'accusation est soutenue par Me Changani (car la république indienne a hérité des Anglais un système judiciaire dans lequel ce sont des avocats et pas forcément des procureurs qui soutiennent l'accusation). Au banc de la défense, Me Shrikishanmal et d'autres avocats. La défense soutient deux choses: pour cinq accusés, ils n'étaient pas présents lors du Sati. Quant aux sept autres, certes ils étaient là, mais ils ont agi pour des motifs de conscience, la pratique du Sati étant éminemment honorable pour une hindoue de caste. D'ailleurs, dit Me Shrikishanmal, les témoignages des policiers sont hautement suspects: n'ont-ils pas été eux mêmes sanctionnés et ne chercheraient-ils pas tout simplement à se racheter en accablant les accusés? Bref un vrai procès, devant une vraie justice, où les accusés ont une vraie chance. Et le juge se laisse d'ailleurs convaincre en partie: il acquitte les prétendus absents et inflige à Tejsingh ainsi qu'à ses acolytes une peine de six mois de prison seulement, tenant compte de leurs motivations religieuses.

Le directeur des poursuites pénales, furieux, demande à Me Changani de faire appel et l'affaire est évoquée peu après devant le Chief Justice (Premier président) de la Cour d'appel du Rajasthan, K.N. Wanchoo. Le moins qu'on puisse dire est que les magistrats indiens ne vont pas ménager les accusés: dans un arrêt sévère –, les juges indiens rejettent tous les arguments de la défense et, comme leurs homologues britanniques en 1918, augmentent la peine, qui passe de six mois à… cinq ans de réclusion! Quant aux motifs religieux retenus par le premier juge, le Chief Justice Wanchoo s'exprime en ces termes: «Les motifs à l'appui de cette condamnation ridiculement clémente sont plutôt étranges au milieu du XXe siècle.(…) Le juge a observé que la coutume du Sati, pourtant interdite dans ce pays depuis plus de cent ans, comporterait le devoir religieux d'aider une femme qui veut devenir une Sati. Cela nous surprend et (…) nous sommes d'avis qu'une peine de six mois pour un acte aussi barbare que la complicité d'un Sati est grotesque. (…) La loi doit être respectée et une peine dissuasive sera prononcée. Tenant compte de toutes les circonstances, une peine de cinq ans de réclusion est le minimum que les accusés méritent.»

Malgré cela, plusieurs affaires de Sati défrayeront encore la chronique indienne dans les années qui suivront. Parfois évoquées devant des tribunaux envahis d'autres dossiers, ou devant des juges moins zélés, elles connaîtront souvent des péripéties assez regrettables.

Ainsi de l'affaire Anil Kumar. Le 1er juillet 1979, le corps brûlé à 90% de la jeune Maya est découvert dans la citerne d'eau de la maison de son mari, Anil Kumar. Souvent battue, torturée même par sa belle famille et par son mari, Maya se serait-elle immolée par le feu ou aurait-elle été «suicidée» par son mari, trop heureux de se débarrasser d'elle en gardant sa dot? Le surintendant Suraj Karan est de cet avis et, après une enquête serrée, il pense avoir la preuve que Maya n'a jamais eu l'intention de se suicider, alors qu'au contraire, Kumar ne faisait guère mystère de son désir de se débarrasser d'elle. Le 31 mars 1980, le juge Balotara acquitte Kumar et ses complices de meurtre mais les condamne à trois ans de réclusion pour assistance au suicide. L'accusation fait appel, mais l'affaire ne sera jugée en appel qu'en 1992, douze ans après la mort de Maya. La Cour d'appel constatera que les accusés avaient été renvoyés en jugement pour meurtre et qu'on ne pouvait, sans violer les droits de la défense, les condamner pour assistance au suicide alors que cette accusation ne leur était pas connue au début du procès. Qu'en outre, l'hypothèse d'un suicide de Maya était tout à fait contraire au dossier et qu'il s'agissait manifestement d'un meurtre, mais que, les faits datant de 1979, la tenue d'un nouveau procès n'aurait plus aucun sens. Kumar et ses complices furent donc acquittés.

En 1987, le suicide de la jeune et belle Roop Kanwar – elle aussi une Rajpoute de caste – suscita une telle indignation que le gouvernement du Rajasthan lança, cette fois-ci, une poursuite pour meurtre contre les participants. Après un parcours sinueux dans les tribunaux indiens, l'affaire Kanwar aboutit cependant à l'acquittement des 32 accusés le 11 octobre 1996. C'était la première fois qu'on essayait de poursuivre les complices d'un Sati pour meurtre mais les juges conclurent – à juste titre d'ailleurs – qu'à partir du moment où une femme veut s'immoler par le feu, et qu'elle le fait librement, on ne saurait prétendre que ceux qui l'aident ou omettent de l'en empêcher soient des meurtriers.

Mais le débat n'était pas terminé pour autant. Relayé cette fois-ci par les mouvements féministes indiens – dont on sous-estime parfois la vitalité en Occident – la campagne anti-Sati reprenait de plus belle. Après le suicide de Roop Kanwar, une loi spéciale a été adoptée. Comme elle date de 1988, elle ne pouvait évidemment pas servir à condamner les participants au Sati de 1987, mais elle visait l'avenir. Il s'agit de la loi sur la Prévention de la commission du Sati du 3 janvier 1988 dont le préambule déclare: «Considérant que la pratique du Sati, soit le fait de brûler vives ou d'enterrer vivantes les veuves ou les femmes est révoltante pour la nature humaine et qu'elle ne saurait être, à aucun titre, prescrite comme un devoir impératif par quelque religion indienne que ce soit…»

La nouvelle loi prévoit ainsi que celui qui aide à commettre un Sati sera passible d'une peine de prison à vie ou même de la peine de mort. La même peine s'applique, que la victime soit pleinement consciente ou – ce qui a été parfois le cas – qu'elle soit droguée ou sous l'influence de tranquillisants, même si elle les a pris librement. Quant à la glorification du Sati ou à la propagande en sa faveur, elles exposent leurs auteurs à une peine pouvant aller jusqu'à sept ans de prison! La loi enjoint encore la destruction de tout lieu de culte où on pratiquerait la glorification du Sati ou celle de ses victimes. Cette mesure mérite d'être soulignée car elle vise forcément des lieux de culte hindous c'est-à-dire ceux de la religion que pratique l'écrasante majorité des Indiens.

Enfin, afin d'éviter des déboires judiciaires du type de ceux de l'affaire Kumar, la nouvelle loi institue des tribunaux spéciaux devant lesquels ces affaires peuvent être évoquées et des délais d'appel raccourcis.

Si on a pu dire parfois qu'en Inde toute affirmation et son contraire sont également vraies, il est incontestable que la république cinquantenaire a fait de son mieux pour mettre un terme définitif au Sati et ce malgré la progression de mouvements intégristes hindous comme le Shivsena du sinistre Bal Thackeray.

Ces efforts seront-ils suffisants? Chantre de l'Inde du Raj, Kipling aurait sans doute répondu que cela, c'est une autre histoire.

*Docteur en droit.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.