L’«Inde qui brille», cela vous rappelle quelque chose? L’Inde à 8%? L’Inde qui prend le relais de la Chine? L’Inde qui tient enfin ses promesses de développement pour ses dizaines de millions de pauvres…

En fin d’année dernière, la croissance indienne s’est brisée, passant sous la barre des 5%, selon les statistiques officielles. Mais cela pourrait être bien moins, presque du surplace. Le modèle économique promis par Narendra Modi est en panne. Son programme de réformes organisé autour d’une clientèle d’entrepreneurs dévoués au BJP, le parti nationaliste au pouvoir, s’est enlisé.

Musulmans visés

Après une décennie dominée par le parti du Congrès, les électeurs indiens avaient plébiscité le changement en 2014, pour sanctionner la corruption des élites. Narendra Modi avait promis de faire le ménage en s’appuyant sur un double agenda: des réformes économiques libérales (inspirées du «miracle du Gujarat» dont il fut le ministre en chef) et une idéologie, celle de la nation hindoue. L’an dernier, le premier ministre a été réélu, facilement. Sa recette avait-elle convaincu les Indiens? Une partie sans doute. Mais ce sont d’abord les divisions de l’opposition qui lui ont offert cette nouvelle victoire. Depuis, face aux ratés de l’économie, c’est la fuite en avant politique. L’Inde s’est engagée dans une surenchère nationaliste qui ne semble plus avoir de limite: suppression du statut spécial du Cachemire en août, nouvelle loi discriminatoire sur la citoyenneté en décembre, feu vert pour la construction d’un temple hindouiste sur le site disputé d’Ayodhya, suspension d’internet en Assam et camps d’internement pour les migrants. A chaque fois, les musulmans sont visés. Narendra Modi applique l’Hindutva, la voie hindoue qui affirme la domination de la majorité religieuse sur les minorités. Et les troupes du RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh) défilent dans les rues avec leur bâton de bambou pour instaurer la terreur dans les rangs des opposants. L’assassin de Gandhi était un affidé du RSS. Il vient d’être réhabilité. Narendra Modi cultive ses liens avec un mouvement connu pour ses sympathies nazies dès ses origines. Le ministre de l’Intérieur Amit Shah – considéré comme l’éminence grise du premier ministre – était issu des rangs du RSS avant de prendre la tête du BJP. Désormais, la police, l’armée et la justice sont sous l’influence d’une idéologie ethno-religieuse radicale. La prochaine étape pourrait être l’imposition d’un état d’urgence. Ce récit était livré mercredi par Jean-Joseph Boillot, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste de l’économie indienne à l’invitation de l’Association Genève-Asie. «Il faut être clair, nous avons affaire à un pouvoir de nature fasciste», a-t-il conclu en tirant un parallèle entre les processus démocratiques ayant porté Modi et Hitler au pouvoir.

L’Inde s’est engagée dans une surenchère nationaliste qui ne semble plus avoir de limite

Le lendemain, Kenneth Roth, directeur de l’ONG américaine Human Rights Watch, présentait au Palais des Nations son rapport annuel consacré prioritairement à la Chine et à son travail de sape des droits de l’homme dans le monde, à commencer ici à Genève. Interrogé par un journaliste indien sur l’action de Modi, le directeur a répondu à peu près la même chose que l’économiste (sans toutefois parler de fascisme): l’agenda nationaliste du premier ministre indien est très inquiétant. En Inde, toutes les ONG sont désormais sous pression et une grande partie des médias sous l’influence du parti au pouvoir.

Le réveil de la société civile

Parmi les grands Etats gagnés par la dérive nationaliste (Chine, Etats-Unis, Brésil, Russie, Turquie, Egypte, etc.), l’Inde – la «plus grande démocratie du monde» – est le plus souvent oubliée. Avec 200 millions de musulmans mis sous extrême pression, et des millions de chrétiens eux aussi discriminés, elle devient pourtant un laboratoire de la haine particulièrement virulent.

La bonne nouvelle, estiment Jean-Joseph Boillot et Kenneth Roth, vient toutefois du réveil de la société civile indienne. Les manifestations et actes de résistances se multiplient pour faire barrage à l’agenda de Modi. Cela tient sans doute à l’expérience démocratique du pays. Cela s’explique aussi par le caractère rebelle et foncièrement individualiste des Indiens, avance l’économiste. Un trait de caractère qui rend impossible un scénario chinois en Inde, le capitalisme autoritaire de Pékin étant incompatible avec la nature de la société indienne.

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