Il était une fois

L’indice d’insatisfaction, concierge de la démocratie

Joëlle Kuntz puise dans l’oeuvre de l'économiste Albert Hirschman des clés pour décrypter le chaos dans lequel se trouvent les républicains américains

D’ironiques et incrédules, les commentaires sur la course en tête de Donald Trump aux primaires républicaines américaines se font métaphysiques et graves. De quoi l’énergumène est-il le symptôme? Les explications, à choix, ressortissent à la complainte ou au réquisitoire. Une rencontre fortuite avec l’œuvre d’Albert Hirschman m’a fait entrevoir une interprétation plus mécanique.

Hirschman (1915-2012), économiste doté des talents de sociologue et d’analyste politique, avait remarqué que les individus déçus des services d’une entreprise ou d’une organisation avaient trois façons de manifester leur mécontentement: l’abandon silencieux ou la fuite vers une autre marque ou organisation (exit); la protestation par une prise de parole (voice); le renoncement à l’action par loyauté (loyalty). Exit, Voice and Loyalty, le titre de son livre le plus fameux (en français, Défection et prise de parole, Fayard, 1995), se lit ces jours-ci comme un vademecum du chaos politique américain – et pas seulement.

Une organisation, dit-il, est par nature «relâchée», c’est-à-dire qu’elle ne fonctionne jamais à plein rendement. Elle est en perpétuel danger de faillite ou de déclin. Ce relâchement engendre son propre remède: comme les forces du déclin, toujours à l’œuvre en un point ou un autre, ne règnent pas partout en même temps, leur action éveille des réserves mobilisables pour leur faire échec.

Dans l’organisation politique par exemple, l’abstention ou l’apathie, vues comme un dysfonctionnement, constituent en réalité des ressources latentes d’énergie. Dans un parti, elles peuvent être exploitées par une prise de parole qui déjoue les programmes et les calculs tactiques habituels.

Qui prend la parole? Ceux qui, dans les duopoles ou les systèmes politiques bipartites, n’ont pas la possibilité d’exprimer leur mécontentement par la défection. Leur prise de parole est alors si forte que l’organisation ne peut plus procéder aux compromis qui réduisent la distance entre son idéologie et sa clientèle. C’est ce qui s’est passé en 1964 lorsque le parti républicain a choisi Barry Goldwater comme candidat à la présidence: l’activisme formidable déployé par les républicains de droite, qui n’avaient nulle part ailleurs où aller, leur a permis de placer leur candidat en tête. Leur victoire à l’interne les a amenés à mal juger de leur influence réelle et à enregistrer l’une des plus cinglantes défaites au jour de l’élection. Un remake avec Donald Trump?

Les dirigeants perdent le sommeil

De même, les mécontents du parti démocrate, privés en 1968 et 1972 d’autre issue politique que de bloquer sa dérive vers le centre, ont eu assez de poids à l’interne pour placer leurs candidats, Hubert Humphrey puis George McGovern, mais pas assez pour rassembler une majorité de l’électorat américain qui par deux fois a préféré Nixon.

La mobilisation des indécis et des indifférents dépend en grande partie de l’enthousiasme que les partis parviennent à insuffler à leurs militants. Comme ceux-ci ne sont pas partisans d’une voie moyenne, il en découle qu’un programme visant à gagner des voix au centre, ne trouvant pas de porte-parole enthousiastes, compromet ses chances électorales. La bonne distance entre un parti et son électorat est celle qui minimise l’influence et le pouvoir de ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas faire défection.

Les dirigeants perdent le sommeil à chercher ce point optimal. Ils comptent sur les forces du loyalisme. Mais la loyauté n’est jamais qu’une façon patiente de gérer le mécontentement. Les adhérents loyaux sont aussi des mécontents potentiels à même de donner de la voix ou de compter sur d’autres pour en donner à leur place. L’incertitude règne donc, inéluctable. Dans les sociétés où la prise de parole et la défection sont des rébellions légitimes, le déséquilibre est la règle. Et l’indice d’insatisfaction le concierge.

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