Tout ultra-léger qu’il soit, l’opuscule Indignez-vous! de Stéphane Hessel n’en est pas moins venu à son heure. L’esprit du temps s’exprime et se cristallise dans ce petit livre incisif. Car l’esprit du temps ne porte plus aux grandes révolutions; il se tourne plus modestement vers l’indignation.

Mais à quoi bon s’indigner? Des voix s’élèvent, non sans de bonnes raisons peut-être, qui se gaussent de l’indignation. Phénomène de mode, dit-on. Sautes d’humeur, cri primal différé, thérapie à plus ou moins grande échelle (mondialisée?), l’indignation serait-elle en mesure d’inspirer une politique? Ne se réduit-elle pas, au contraire, à une bouffée de colère suivie de lendemains qui déchantent? De l’indignation à la dépression, il n’y aurait qu’un pas, vite franchi. Les cris d’indignation finissent par se perdre dans le brouhaha du monde.

A ce défaut d’effets à long terme, l’indignation n’ajoute-t-elle pas l’inconvénient gravissime de tout phénomène social frappé d’anarchie: phénomène trouble, chargé d’incohérences, et par conséquent peu digne d’intérêt. Plus encore: suspect! On se méfie d’emblée de ce qui paraît incontrôlé, voire incontrôlable.

On connaît la pensée de Pascal: «Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà». N’en va-t-il pas de même de l’indignation? Indignation, ici, pour des actions ou des situations qu’on encense là-bas ou en d’autres temps! L’indignation découvrirait alors son vrai visage: une émotion à géométrie variable. L’indignation serait «relativiste» par essence! Sa fragilité la soumettrait à une instabilité de girouette. Dès lors, de quelle légitimité les indignations que nous voyons clamer ici et là (pays arabes, Santiago, Londres, Israël…) pourraient-elles se prévaloir?

Cette seconde critique de l’indignation paraît plus percutante que la première. A la première en effet, il est possible de répondre que, certes, toutes les indignations n’ont pas porté de fruits, mais que l’histoire nous en a montré quelques-uns tout de même! Voltaire et son Traité sur la tolérance, Zola et son J’accuse, ainsi que bien d’autres indignés célèbres n’ont-ils pas, à leur façon, mais efficacement, contribué à des changements politiques ou sociaux d’importance?

La seconde critique appelle une réflexion plus solidement argumentée, tout en nuances.

Il existe, me semble-t-il, deux classes bien distinctes de motivations (ou de motifs) de l’indignation. La première permet d’en ­expliquer l’aspect versatile et anarchique. La seconde lui donne au contraire force et légitimité.

La première motivation relève de la défense d’intérêts «privés». Ces intérêts peuvent être «domestiques», concerner exclusivement la famille ou le cercle des proches. Tout ce qui, alors, entrave, contrecarre, nuit aux intérêts, fussent-ils égoïstes ou injustes, du «clan» suscitera de l’indignation. Ces intérêts peuvent également couvrir un cercle plus large de personnes (entreprise, parti politique, équipes, églises, institutions, ethnies, régions, nations, etc.). Le fonctionnement de ce type «communautariste» d’indignation ressemble très étroitement à celui de l’indignation «domestique»: porter atteinte aux intérêts du groupe soulève immédiatement la réaction indignée de ses membres.

Indignation partisane, on le voit, en ce que, premièrement, elle prend la défense d’intérêts particuliers non universalisables – ainsi de l’indignation suscitée dans certains milieux par les menaces que les autorités font peser sur le secret bancaire. Indignation partisane, deuxièmement, en ce qu’elle désigne des «ennemis» avec lesquels il ne serait pas possible de jamais s’entendre, puisque défenseurs d’intérêts divergents, opposés et incompatibles. L’indignation s’élève contre des adversaires qu’on veut affaiblir ou anéantir au nom de la libre concurrence. La protestation ne vise donc pas prioritairement l’établissement de valeurs ou d’un monde communs.

La seconde motivation de l’indignation présente deux autres visages, qui lui donnent plus de consistance, plus de légitimité, donc plus de force pour des engagements à long terme. Premier visage: l’indignation s’appuie sur les règles fondamentales de la justice, ou relevant d’une conception «bien pesée» du juste (Paul Ricoeur). L’indignation se lève alors pour protester contre des infractions graves au principe d’équité: discriminations, inégalités, abus de pouvoir, exclusions, promesses (politiques) non tenues, contrats non respectés, etc. Lorsque les règles de justice les plus élémentaires sont bafouées – celles qui concernent la justice distributive: répartition égale des biens entre tous, ou la justice rétributive: répartition non égalitaire mais proportionnelle aux besoins, aux mérites, etc., alors les gens s’indignent jusqu’à envahir la rue et les places publiques.

Deuxième visage: l’indignation se fonde sur des raisons moins «formelles», plus radicales que les infractions commises à l’encontre des règles de l’équité. Il s’agit alors, pour la distinguer de l’indignation «légale» présentée tout à l’heure, d’une indignation proprement «éthique», qui se soulève au nom de la protection ou la défense de l’être même des personnes, de leur intégrité physique et morale – indignation qui, à l’instar de celle qui saisit naguère Antigone, peut enfreindre le droit positif et conduire, par conséquent, à la résistance citoyenne. L’indignation se réfère en ce cas à des valeurs reconnues comme fondamentales et non négociables, dont, par exemple, la Charte des Droits humains constitue l’expression certes encore imparfaite, provisoire et perfectible, mais établie sur des raisons universelles et/ou à tout le moins universalisables.

L’indignation légale et l’indignation éthique présentent des caractéristiques étonnantes, paradoxales, au regard des indignations domestique et communautariste: elles n’ont pas d’ennemis à exclure! Bien entendu, il existe des ennemis de la liberté, de l’égalité, du respect de la dignité des personnes, mais l’indignation légale et éthique ne réduisent pas ces ennemis au rang de bêtes sauvages. Elles les incluent au contraire dans le régime et le bénéfice des valeurs qu’elles promeuvent: n’est-ce pas au nom de la justice qu’une fois arrêtés, les tyrans, les dictateurs, les criminels de guerre ne sont pas exécutés séance tenante au moment de leur arrestation, mais bénéficient d’une procédure judiciaire en bonne et due forme (TPI)?

Un exemple d’indignation éthico-légale de portée universelle, non relativiste et non discriminatoire? Le petit livre, mais de grand poids, de Stéphane Hessel: un Juif plaide la cause des Palestiniens dans ce qu’elle a de légitime, au nom même des principes de justice. C’est de là que son intervention dans le débat public tire sa force; c’est de là que ces pages ont tiré leur retentissante et positive déflagration!

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