Le scandale qui ébranle le sommet de l'Etat français résulte du goût pour le complot d'un homme, Jean-Louis Gergorin. Entendu ces deux derniers jours par les juges Jean Marie d'Huy et Henri Pons, cet ancien élève de l'ENA - promotion «Charles de Gaulle» 1970-1972, celle de Laurent Fabius et Alain Juppé - est depuis le début des années 90 l'une des éminences grises de l'industrie militaire française. C'est lui qui, au printemps 2004, envoie au juge Renaud van Ruymbeke les faux listings bancaires accusant Nicolas Sarkozy et d'autres hommes politiques de détenir des comptes occultes par le biais de la chambre de compensation financière Clearstream, basée au Luxembourg. Il est le «corbeau» qui a fait démarrer l'affaire.

Quelques mois auparavant, cet homme de réseaux avait convaincu Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères, d'ouvrir une enquête secrète sur la base des faux listings, au motif que ceux-ci prouveraient l'existence d'un vaste complot visant les intérêts hexagonaux dans le secteur de l'armement. Les connexions personnelles et les convictions du premier facilitent la décision de l'autre: Jean-Louis Gergorin a dirigé en 83-84 le Centre d'analyse et de prévision (CAP) du Quai d'Orsay pour lequel travaillait le jeune diplomate De Villepin. Ainsi qu'un officier spécialiste du Moyen-Orient: Philippe Rondot.

«Jean-Louis Gergorin est devenu un don Quichotte obsédé par sa croisade, qui a fini par s'inventer des moulins à vent», estime une personne qui a travaillé avec lui avant le scandale. Selon cette source, la foi aveugle de Jean-Louis Gergorin dans les faux listings de Clearstream - dont l'auteur reste à identifier - révèle la «dégradation lente d'une très belle intelligence au contact de barbouzeries un peu trop prolongées.»

Pour comprendre ce processus, il faut remonter aux années 1980. Connu des initiés comme un brillant «géostratège», Jean-Louis Gergorin dirige alors le CAP, la boite à idées du Ministère français des affaires étrangères, utilisée aussi par celui de la défense. Il entre ensuite au service de Jean-Luc Lagardère, industriel ambitieux dont le groupe, Matra, fabrique les missiles qui équipent l'armée de l'air française. A ses côtés, l'activité de Jean-Louis Gergorin est double: c'est un spécialiste des fusions/acquisitions et de la stratégie, mais aussi l'homme chargé, grâce à des détectives privés et des «consultants» de toutes sortes, de déjouer les menaces et les coups bas qui pleuvent sur le groupe Lagardère. Dans ce domaine, celui du renseignement économique, les passerelles sont légion entre les marchands d'armes tricolores et les espions officiels de la République (DGSE, DST, renseignements généraux).

En août 1991, le gouvernement de Taïwan achète pour seize milliards de francs français six frégates furtives de classe Lafayette à Thomson-CSF. Suivent l'achat de 60 Mirage 2000 à Dassault en novembre 1992, puis de 960 missiles Mica à Matra, qui appartient au groupe Lagardère. Un contrat énorme, qui aiguise les rivalités entre les différents fournisseurs. Au cours d'une nuit de palabres acharnés, le 18 novembre 1992, les hommes de Matra persuadent les Taïwanais de doubler leur commande de missiles. Selon une source proche des discussions, l'affaire rapporte 1,8 milliard de dollars au groupe Lagardère. Elle amène aussi les Taïwanais à réduire le nombre de Mirage commandés à Dassault et de radars Thomson qui les équipent.

Pour Dassault, et surtout pour Thomson, l'affront est insupportable. Alain Gomez, le patron de Thomson, est aussi énarque, promotion Stendhal (1963-1965), celle de Lionel Jospin. Cet inspecteur des finances socialiste déteste Jean-Luc Lagardère, qu'il prend pour un ingénieur arriviste parti de rien et qui empiète sur le territoire de son entreprise, beaucoup mieux établie. La bataille sur le tapis vert des contrats vire bientôt à la guerre ouverte.

En décembre 1992, Alain Gomez et ses lieutenants lancent - sous les noms de code «Breakdown», «Project oiseau» ou «Couper les ailes de l'oiseau» - une opération de déstabilisation visant le groupe Lagardère. Elle comprend le dépôt d'une plainte contre la fusion Matra/Hachette par un petit actionnaire français et le lancement d'une campagne de dénigrement contre Matra dans la presse taïwanaise. Le chef d'orchestre de cette manœuvre est un avocat sino-américain, William Lee. Thomson le finance en cachette grâce à des méthodes dignes d'un film d'espionnage: en juin 1993, sa secrétaire se rend à Genève, vêtue de noire avec un Financial Times à la main, et se fait remettre, par un inconnu, 350000 dollars en liquide dans un sac plastique.

Dans le camp adverse, Jean-Louis Gergorin est chargé de mener la contre-offensive. Il le fait avec une ruse et une habileté remarquables. Usant de ses connexions avec les services d'espionnage, il verse 300000 francs français à la DST, le service de contre-espionnage, pour qu'elle rémunère un agent chargé d'espionner William Lee. Une avocate parisienne mandatée par lui persuade ensuite la secrétaire de William Lee de lui remettre des documents confidentiels concernant l'opération «Couper les ailes de l'oiseau». Ces pièces à conviction sont envoyées de manière anonyme - déjà - au fisc français. L'enquête qui suit met à jour l'opération de déstabilisation.

Lors du procès que lui a intenté le groupe Lagardère et qui s'est conclu par un non-lieu au début de cette année, William Lee a affirmé «reconnaître la marque» de Jean-Louis Gergorin dans cet envoi. L'avocat, qui a dû quitter la France parce qu'il se sentait menacé de mort, a aussi eu cet aveu étonnant: fin 1995, Jean-Louis Gergorin - qui a contesté ce point lors du procès - lui aurait proposé 10 millions de dollars pour aller dénoncer le complot ourdi par Thomson auprès de... Dominique de Villepin, alors secrétaire général de l'Elysée. Mêmes acteurs, même scénario ou presque...

En octobre 1999, les activités missiles du groupe Lagardère sont intégrées au sein d'EADS, le nouveau géant européen de l'aéronautique et de la défense, dont Jean-Louis Gergorin devient vice-président. Ce dernier, rendu soupçonneux par les attaques passées de Thomson, commence à voir des ennemis partout. Et lorsque Jean-Luc Lagardère meurt d'une infection très rare, le 14 mars 2003, sa méfiance vire à la paranoïa. Il voit dans cette mort la main de mafieux russes qui, pense-t-il, espionnaient son ancien patron. La rumeur que les Russes auraient développé un virus similaire à celui dont a été victime l'entrepreneur confirme pour lui cette théorie, pourtant démentie par les expertises médicales.

Le décès de Jean-Luc Lagardère, qui gérait son groupe en empereur divisant pour mieux régner, a une autre conséquence: ses fidèles se divisent en deux clans rivaux qui luttent pour le contrôle d'Airbus, le fleuron d'EADS. D'autant qu'Arnaud Lagardère, le successeur de son père, est plus intéressé par les médias que par les armes et l'aéronautique. Jean-Louis Gergorin, qui soutient Philippe Camus, s'oppose à Philippe Delmas, le lieutenant de Noël Forgeard, qui sortira vainqueur de ce duel.

Défait, Jean-Louis Gergorin conserve néanmoins sa fonction de vice-président d'EADS. A ce poste, il s'intéresse de près à la gestion des avances versées par les clients d'Airbus, qu'il considère comme opaque et vulnérable à la corruption. C'est ainsi qu'il aurait développé un intérêt intense pour les paradis fiscaux et les mécanismes de la finance offshore.

Les lettres anonymes et les listings bancaires que Jean-Louis Gergorin envoie à la justice française, au printemps 2004 résument parfaitement ses obsessions des années précédentes. Clearstream, ou le dernier avatar d'une insatiable lutte de clans? Le dédale des noms va dans ce sens. On y retrouve Philippe Delmas, son rival dans la lutte pour Airbus, faussement accusé de posséder un compte à Genève. On bute sur Alain Gomez [...] que Jean-Louis Gergorin avait combattu lors de l'affaire «Couper les ailes de l'oiseau», et que le «corbeau» décrit comme la tête pensante d'un immense réseau de corruption découlant de la vente des frégates à Taïwan. La justice suisse a démontré que, pour obtenir ce contrat, Thomson a versé quelque 800 millions de francs de commissions occultes. Or Alain Gomez, protégé par le secret défense et aujourd'hui en retraite sur les bords du lac de Côme, n'a jamais été inquiété par les juges. «Gergorin n'a pas supporté qu'il s'en sorte aussi bien après ce qui s'était passé avec les frégates», analyse un connaisseur du milieu.

Les différents politiciens accusés dans les faux listings de détenir des comptes chez Clearstream ont tous un lien plus ou moins direct avec l'industrie de défense française. Et avec les rumeurs qui font le lit de ce milieu. Lorsque, le 9 janvier 2004, Jean-Louis Gergorin se rend dans le bureau de Dominique de Villepin pour évoquer avec lui et le général Philippe Rondot la soi-disant affaire Clearstream, le nom de Nicolas Sarkozy est abondamment évoqué.

Dans ses carnets, le général Rondot note: «Rôle des Américains soutien apporté à Nicolas Sarkozy». Cette expression rappelle la proximité supposée de l'actuel ministre de l'Intérieur avec les Etats-Unis, et l'empressement dont il a fait preuve pour positionner la société d'armement liée à son ministère - la Sofremi - sur des marchés comme l'Arabie saoudite. Toujours ces batailles de réseaux pour décrocher les contrats les plus juteux, sur fond de rivalité transatlantique. Et si Nicolas Sarkozy, une fois installé à l'Elysée, se montrait moins empressé à vendre des armes hexagonales que Jacques Chirac face au complexe militaro-industriel anglo-saxon?

Le travail de la justice sur l'affaire Clearstream est loin d'être terminé. Mais ce que les manipulations autour des faux listings révèlent des liens, en France, entre l'Etat et son industrie de défense n'est pas glorieux: coups tordus, enquêtes parallèles, paranoïa à tous les étages, espions liés à tel ou tel clan... Aujourd'hui, c'est toute la République qui sort discréditée des tragiques erreurs de jugement de Jean Louis Gergorin et des batailles qui en ont résulté.

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