Opinion

L’inégalité salariale entre les sexes commence bien avant la maternité

OPINION. La différence salariale hommes-femmes est conséquente dès l’entrée sur le marché du travail, constatent les auteurs d’une étude basée sur des enquêtes nationales. La maternité n’est donc pas une excuse

L’inégalité salariale entre les sexes persiste en Suisse. Selon l’Office fédéral de la statistique, les femmes gagnent en moyenne 20% de moins que les hommes pour un emploi à plein temps. Un gros tiers de cet écart subsiste si l’on tient compte des différences de qualifications et de professions. Cet écart soulève la possibilité de discrimination sur le marché du travail. Cependant, les milieux économiques ont avancé une autre explication ces dernières années: l’inégalité salariale ne serait pas causée par des employeurs discriminatoires, mais résulterait de la répartition des rôles dans les ménages avec enfants.

Selon cet argument, après la naissance d’un enfant, les hommes se concentrent sur le travail rémunéré et les femmes sur les enfants et le ménage. Cette division du travail signifie que les mères sont plus souvent confrontées à des interruptions d’emploi, acquièrent moins d’expérience professionnelle, choisissent des emplois à temps partiel et perdent ainsi du terrain sur les hommes en termes de salaires. Les implications politiques de cet argument sont évidentes: si l’inégalité salariale ne découle que de décisions privées au sein du couple, l’intervention publique sur le marché du travail est inutile.

4 à 5% de différence

Dans une nouvelle étude, nous avons testé cette thèse en examinant les salaires des jeunes adultes sans enfants jusqu’à l’âge de 30 ans*. Si l’inégalité salariale est causée uniquement par des investissements différenciés dans l’emploi rémunéré et le travail familial, alors les jeunes femmes et hommes sans enfants devraient recevoir le même salaire pour le même type d’emploi. La Suisse dispose de deux enquêtes idéales pour tester cet argument: l’étude TREE et l’Enquête auprès des personnes diplômées des hautes écoles avec plusieurs milliers d’observations salariales des jeunes adultes.

Cela signifie que même les jeunes femmes sans enfants gagnent un demi-mois de salaire en moins pour un emploi comparable

Contrairement aux cohortes plus âgées, les jeunes femmes ne disposent pas d’un niveau de formation plus bas que les jeunes hommes et avant 30 ans leur comportement sur le marché du travail ne diffère guère. Nous tenons néanmoins compte des différences mineures entre les sexes en matière d’éducation, d’expérience de travail, de secteurs économiques et de professions. La comparaison des salaires entre jeunes hommes et femmes montre que l’écart salarial se creuse en Suisse dès l’entrée sur le marché du travail. Dans les deux enquêtes, les femmes gagnent 4 à 5% de moins que les hommes. Cette différence salariale est notable car elle concerne de jeunes adultes sans enfants qui ont les mêmes qualifications et occupent des postes comparables.

La tâche n’est pas si simple

Il est possible que nous surestimions l’écart salarial si les hommes négocient mieux leur salaire. Or, les études suggèrent que les différences dans les négociations salariales jouent un rôle mineur dans l’inégalité salariale. En outre, les stratégies de négociation des femmes sont moins la cause que la conséquence de l’inégalité salariale si les femmes anticipent des salaires inférieurs en raison de la discrimination. Au contraire, nous sous-estimons l’écart salarial si les femmes possèdent de meilleures aptitudes au niveau des compétences sociales ou du travail d’équipe – deux dimensions qui ne sont pas mesurées dans les enquêtes.

Quoi qu’il en soit, nous observons un écart salarial de 4 à 5%. Converti en salaire annuel, cela signifie que même les jeunes femmes sans enfants gagnent un demi-mois de salaire en moins pour un emploi comparable par rapport aux jeunes hommes. De toute évidence, celui qui ne blâme que les enfants et la famille pour l’inégalité salariale entre les sexes se rend la tâche trop simple.

* «L’inégalité salariale entre hommes et femmes commence bien avant la fondation d’une famille», Combet, B. et Oesch, D., Social Change in Switzerland N° 18, juin 2019.


Daniel Oesch est professeur à l'Institut des sciences sociales de l’Université de Lausanne.
Benita Combet est boursière du FNS à l'Université LMU de Munich

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