La chronique

L’inexplicable suicide

La mort récente du grand chef Benoît Violier est venue rappeler que le suicide défie parfois toutes les explications. Marie-Hélène Miauton fait le point sur les chiffres récents et en tire quelques enseignements

Pourquoi vouloir mourir alors que les succès s’enchaînent aux succès? C’est la question sans réponse que nous laisse Benoît Violier. Il a démenti toutes les statistiques montrant que les tendances au suicide sont plutôt fréquentes chez des hommes plus jeunes ou plus âgés que lui. Plutôt divorcés ou veuf. Plutôt chômeurs ou en difficulté financière. Plutôt isolés socialement ou ayant des problèmes médicaux. Rien ne colle!

Le Temps titrait ce lundi «On associe le suicide à l’échec, il peut aussi découler du succès». Trop de misère, trop de réussite, l’explication n’est-elle pas dans ce «trop»? Tous les excès sont préjudiciables à la santé physique, nous le savons concernant le sucre, les graisses, l’alcool. Mais serait-ce aussi le cas pour la santé psychique? Les humains auraient-ils du mal à «digérer» la surabondance, qu’il s’agisse de bonnes ou de mauvaises choses, menant au même désespoir de ne pas être capable d’assumer les affres du lendemain. Cela expliquerait le départ tragique du commun des mortels comme celui de quelques grands patrons ou célébrités, tous gens «beaux, riches et en bonne santé».

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Le succès est très exigeant car il ne permet jamais de lever le pied. Notre grand chef avait atteint un niveau exceptionnel. N’était-il pas à la tête de la meilleure table du monde, mais aussi l’auteur d’une somme sur le gibier, le créateur d’une académie de cuisine et combien d’autres projets encore? La réussite a pu lui paraître une dictature à laquelle il devenait toujours plus difficile de s’opposer. L’âge aussi est une explication. Ce n’est pas anodin que la gloire intervienne généralement comme un aboutissement de la vie, alors que celui qui en bénéficie a eu le temps de mûrir et d’acquérir la sagesse indispensable pour en assumer le poids. Et pour ne pas se laisser abattre quand survient, tel un éclair effroyable, l’idée que tout cela n’a aucun sens.

Mais pourquoi le suicide est-il trois fois plus élevé chez les hommes que chez les femmes alors que les tentatives sont au contraire plutôt féminines? L’explication tient-elle seulement aux moyens utilisés, plus radicaux chez les hommes qui possèdent et savent manier des armes à feu par exemple, ou ne rechignent pas à se pendre? Non. Les spécialistes concluent plutôt à un phénomène d’appel au secours chez les femmes alors que les hommes prennent leur décision sans en parler ni souhaiter qu’on les retienne. Au point que leur départ est plus déroutant puisqu’ils n’en donnent aucun signe, ou que ces signes sont plus difficiles à déchiffrer. Ainsi, 10% des suicides restent inexpliqués, dès lors que le contexte de vie n’apporte aucun éclairage.

Puisque le sujet est actuellement dans toutes les têtes, osons faire un tour du côté des chiffres récents en la matière. Selon l’Office fédéral de la Statistique, le taux de suicide a connu une baisse spectaculaire de 40% entre 1995 et 2012. En 2013, il diminue encore pour atteindre 11,2 cas pour 100 000 habitants. En comparaison européenne, la mauvaise réputation de la Suisse n’est pas confirmée. Soit, en Italie, on aime la vie puisque le taux 2013 n’est que de 5,7 alors que l’Allemagne et la Norvège sont ex aequo avec 9,9. L’Autriche en revanche atteint 12,4 et la France 14,7, ces deux scores dépassant nettement celui de la Suisse. Ainsi, l’Helvète n’est pas anormalement suicidaire, ce d’autant que la Pologne, la Belgique, la Finlande ou la Hongrie présentent des taux bien supérieurs au nôtre. Sans parler du Japon où il est deux fois plus haut.

Dans ces comparaisons, il faut aussi tenir compte de la sensibilité religieuse: la plupart des pays de tradition catholique sont moins enclins au suicide que les régions protestantes. En Suisse, la ligne de démarcation est nette selon la religion pratiquée, avec Genève et Vaud en tête alors que Lucerne et Saint-Gall sont les moins touchés. Sauf à soupçonner une distorsion dans les déclarations médicales, l’interdiction divine reste encore une prévention efficace!

mh.miauton@bluewin.ch

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