De plus en plus de gouvernements ambitionnent de réduire leur dépendance aux énergies fossiles et de préserver le climat. La Suisse n’y échappe pas et vient de proposer sa propre version pour y parvenir. En théorie, la démarche est simple: se passer d’une grande partie de pétrole, de gaz ou de charbon. De manière pratique, les solutions sont ardues tant notre économie s’est imbriquée autour de ces énergies et l’ingérence des pays producteurs ne facilite pas la tâche.

La seule perspective de réduire les livraisons inquiète les producteurs de pétrole et de gaz, dont la survie dépend des rentrées en pétrodollars. Leur objectif n’est pas d’assurer le bien-être des consommateurs occidentaux, mais d’extraire et de canaliser le plus longtemps possible cette manne financière qui représente souvent plus de 85% de leurs budgets. Ils ont rapidement compris qu’il était nécessaire d’insérer, dans chaque pays, leurs chevaux de Troie afin de maintenir l’addiction.

A la sortie de la Deuxième Guerre mondiale et durant les Trente Glorieuses, l’utilisation intensive d’hydrocarbures aura permis à l’industrie suisse d’émerger, de croître et d’exporter. Les architectes auront vu l’opportunité de construire de véritables passoires thermiques. D’un pays relativement pauvre, la richesse n’a plus quitté la Suisse. Il ne restait qu’aux producteurs à enfoncer le clou en étudiant le passé pour influencer l’avenir.

Le succès des lobbies

Pendant cinq siècles, les soldats suisses étaient connus pour se mettre à disposition des souverains les plus généreux. Cet ADN de mercenariat a traversé les époques et se retrouve dans le système politique de milice. Ce cocktail aura été immédiatement utilisé par l’Union pétrolière suisse et l’industrie gazière. Depuis soixante ans, des mailles très fines ont été tissées entre toutes les strates de l’économie et de la politique en passant de Berne aux campagnes.

La puissance du mécanisme se reflète parfaitement au travers des voyages à l’étranger de la conseillère fédérale Doris Leuthard. Sous le thème des énergies propres et des cleantechs, les délégations orchestrées par Economiesuisse étaient couramment accompagnées par l’Union pétrolière ou l’un de ses membres. Le fait de voir une ministre suisse accompagner une entreprise comme Socar, la compagnie pétrolière nationale d’Azerbaïdjan, impose le respect pour le travail effectué par les lobbies.

De plus, parmi les dizaines de milliers d’employés de la Confédération, il est possible de rencontrer des responsables sur les loups, sur les pissenlits, mais sur le pétrole, aucun. Les informations et prévisions stratégiques viennent en ligne droite des pays pétroliers et gaziers.

Plan d’action des jeunes

En 2009, la jeunesse avait naïvement et sans résultat «occupé Wall Street». Il aura fallu attendre 2021 pour voir les milléniaux se regrouper sous WallStreetBets et les réseaux sociaux afin de combattre efficacement certains hedge funds cupides. Paradoxalement, les armes inventées par la haute finance ont été retournées contre elle.

En Suisse, des jeunes préoccupés par le climat viennent de publier un plan d’action climatique étalé sur 381 pages avec plus de 137 mesures. Le coup d’épée aura réussi à fendre l’eau, pendant que les pétroliers et gaziers ont obtenu, en un temps record, plus de 100 000 signatures contre la loi sur le CO2 qu’ils avaient pourtant déjà rendue insipide.

Comprendre les forces en présence et retourner avec intelligence les outils mis en place contre l’expéditeur est la leçon à retenir de WallStreetBets. Il montre que la jeunesse est naïve mais une fois la leçon apprise, elle peut être d’une efficacité décisive. Avant qu’elle ne fonce dans les prochaines étapes climatiques, une lecture pourrait s’avérer intéressante: Petit Traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens. Pour les plus âgés, le privilège des rides doit leur faire froncer les sourcils quand les pays producteurs d’hydrocarbures font preuve d’autant d’ingérences et nous promettent un bonheur durable.

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