Nous vivons dans une société que les citoyennes et citoyens de ce pays ont voulue fondée sur les principes de liberté, de confiance et de respect. C’est la raison d’être de notre système fédéraliste, c’est la raison pour laquelle la responsabilité individuelle constitue un élément central de notre ordre juridique.

Benjamin Franklin, l’un des pères fondateurs des Etats-Unis au XVIIIe siècle, a dit: «Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux.» L’initiative sur les armes ne crée pas plus de sécurité, mais elle engendre une dangereuse pseudo-sécurité. Et elle porte atteinte à nos valeurs de liberté et de responsabilité.

La législation actuelle sur les armes est basée sur un principe de confiance préalable: elle autorise en principe la possession d’armes, celles-ci étant placées sous la responsabilité de leur propriétaire. Elle prévoit par ailleurs des règles et des mesures très strictes contre les abus criminels en la matière. Elle donne aussi le pouvoir et le devoir aux autorités de retirer une arme à une personne qui, par son comportement ou en raison de défaillances psychiques, représente un danger pour la société.

L’initiative inverse totalement les principes appliqués jusqu’ici. Elle introduit deux exigences: justification du besoin et des capacités à manipuler une arme à feu comme conditions préalables à l’acquisition, la possession, le port, l’utilisation, la transmission d’armes à feu ou/et de munitions. Sont concernés: les professions imposant de disposer d’une arme, le commerce d’armes à titre professionnel, le tir sportif, la chasse, les collections d’armes.

Ainsi, on passe d’un système d’autorisation sauf interdiction à un système d’interdiction sauf autorisation! La différence est considérable car elle fait des propriétaires d’armes des criminels en puissance; elle postule que la possession d’une arme est a priori injustifiée sauf démonstration contraire, sur le plan du besoin et des capacités.

Le Conseil fédéral l’a d’ores et déjà relevé: le concept de besoin et de capacité exigé par l’initiative est beaucoup trop flou et entraînera vraisemblablement beaucoup d’arbitraire. Mais au-delà des difficultés à appliquer les exigences de l’initiative – lesquelles justifieraient déjà son refus – il y a des raisons plus fondamentales qui la rendent inacceptable.

Les auteurs de l’initiative prétendent assurer «la protection contre la violence due aux armes à feu». En réalité le texte ne s’attaque pas aux personnes susceptibles d’être violentes volontairement ou involontairement, mais à toutes celles et ceux qui ont appris les règles essentielles liées à l’usage et à la possession d’une arme. Militaires professionnels ou de milice, chasseurs, tireurs et collectionneurs n’idéalisent pas l’arme à feu et n’en font pas un élément de prestige, de force, ou de pouvoir. Ils savent dans quelles conditions s’en servir, quand il ne faut pas s’en servir et comment conserver l’arme en sécurité. Ils savent surtout qu’ils en sont responsables et qu’ils se doivent de prendre les mesures de sécurité adéquates.

Etre un soldat de milice signifie prendre au sérieux sa responsabilité vis-à-vis de la communauté. Si la Suisse veut pratiquer une politique de sécurité indépendante en se fondant sur une armée crédible qui est ancrée dans la société, il ne suffit pas de passer un uniforme au citoyen et de croire qu’il soit ainsi devenu un militaire. La soldate ou le soldat a besoin d’une formation et d’un équipement adéquats, et de gagner notre confiance. En ce sens, la remise d’une arme personnelle aux militaires pour la durée totale de l’obligation de servir est l’expression de la confiance et de la solidarité qui règne entre l’Etat et ses citoyennes et citoyens. En vertu de la Constitution, le militaire, en dernier ressort, engage sa vie pour la sécurité de notre pays. S’il devait être qualifié de risque pour la sécurité, cela constituerait une énorme rupture de confiance.

Les partisans de l’initiative invoquent la lutte contre le suicide. Le principe de précaution auquel ils se réfèrent reste illusoire. Lutter contre le suicide implique une vraie politique de prévention. La prévention ne consiste pas à interdire l’accès à tel ou tel moyen servant à s’ôter la vie. Une telle politique ne remplira jamais son objectif.

La votation du 13 février ouvre un débat qui dépasse de loin la question des armes à feu. Elle pose la question de savoir si nous voulons une société fondée sur la responsabilité et la liberté – en sachant que le risque zéro ne peut être garanti, ou une société fondée sur les interdits qui rassurent sans pour autant garantir la protection totale.

Le choix, pour ma part, est vite fait. Mieux vaut responsabiliser plutôt qu’interdire.

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