L’article de Sébastien Meier, auteur romand, publié le 1er juin dans Le Temps, était titré «Adresse à la «micro-mafia» de la chaîne du livre romande». Il détaillait cette appellation ainsi: «[…] La chaîne du livre, micro-mafia huilée composée des libraires, éditeurs, directeurs de salons, fonctionnaires (sic), diffuseurs, etc. […]». Qu’on me permette ici de lui répondre, en tant que membre actif de cette «micro-mafia».

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Tout d’abord, cette appellation insultante non seulement dénote une méconnaissance complète de l’économie du livre, mais elle reflète aussi un profond mépris pour tous les éditeurs et libraires qui ont choisi leur métier par passion tout en sachant pertinemment qu’en faisant ce choix leurs revenus seraient faibles et leur existence précaire durant toute leur vie professionnelle.

Concernant ensuite le fond de son article, on peut identifier deux sources à l’origine de la revendication actuelle de certains auteurs (pas tous) que leurs interventions dans des salons ou festivals du livre soient rémunérées.

La frustration des auteurs

La première est à chercher dans l’idée que se font ces auteurs qu’ils devraient pouvoir devenir des «professionnels» et ne vivre que «de leur plume». Comme le souligne pourtant Sébastien Meier lui-même, même en France ou ailleurs, sur des marchés beaucoup plus étendus que la Suisse romande, les auteurs vivant exclusivement de leurs livres ne sont qu’une poignée.

Et cela a toujours été vrai. Mais en quoi cela est-il honteux d’avoir un travail rémunéré pour pouvoir écrire le reste du temps? N’est-ce pas de l’ordre de la responsabilité individuelle (celle de l’auteur), que l’on voudrait semble-t-il transformer en culpabilisation collective (celle des «profiteurs de la micro-mafia» du livre)? La réaction de ces auteurs contre cet état de fait en dit long sur leur rapport à l’écriture, non plus considérée comme un plaisir d’abord pour soi qui ensuite trouvera peut-être, d’abord un éditeur (c’est déjà une chance…), ensuite un public (ça arrive…).

La quête de la notoriété

Cette revendication exprime une frustration que l’on peut entendre, certes. Mais ces salons et festivals sont pourtant l’occasion, surtout pour des auteurs encore en quête de notoriété, d’avoir accès à un public large et nouveau. Sébastien Meier parle du «[…] mépris des «petits auteurs» et [d’]une course au gigantisme mercantile», alors que c’est justement grâce à ce genre d’événements que les auteurs les moins connus peuvent bénéficier de la rencontre avec un public attiré par des auteurs connus. C’est bien cette mixité qui est formidable et bénéficie surtout aux «petits auteurs», les «grands» pouvant s’en passer.

J’y décèle aussi les séquelles d’une rumeur que certains auteurs malintentionnés (les peine-à-jouir de la littérature romande) ont colportée dans les allées du Salon du livre de Genève cette année, répandant que certains auteurs connus, français en particulier, étaient eux rémunérés. Or rien n’est plus faux. Certains auteurs, comme Luc Ferry par exemple, vendent très cher des conférences à des sociétés privées, banques, multinationales, etc. Cela contribue à leurs revenus, en complément de leurs droits d’auteurs et autres activités. Mais pour des salons du livre comme celui de Genève et autres manifestations de ce genre (les «grands débats» que nous organisons mensuellement à Genève et à Lausanne, par exemple) ni lui ni aucun autre ne perçoit la moindre rémunération.

Les conditions françaises

La seconde source nous vient de France. Il faut d’abord savoir que les plus importants salons du livre et festivals en province sont en majeure partie financés par les collectivités territoriales et organismes d’État, quand ils ne sont pas directement l’émanation d’un projet municipal, départemental ou régional.

C’est le cas par exemple du Livre sur la Place (Nancy), ou de Quai du polar (Lyon), auquel Sébastien Meier a été invité. Ce festival est financé à près de 70% par des fonds publics: près de 50% par la ville de Lyon, 10% par la région et près de 15% par le Centre national du Livre (CNL). Le CNL (financé par des taxes, comme à peu près tout en France…), justement, a annoncé l’an passé qu’il n’accorderait plus son soutien qu’aux salons et festivals qui rémunéreront les auteurs. Et comme tout doit être réglementé dans ce pays, une grille avec les tarifs minimaux par type d’intervention a été imposée. Cela s’apparente en quelque sorte à un transfert de charge (ou à un chantage, selon l’angle de vue): que les collectivités augmentent leur financement (par l’impôt) pour rémunérer les auteurs s’ils veulent que le CNL participe (grâce aux taxes qu’il perçoit).

Du néocolonialisme

Le directeur du CNL, Vincent Monadé, présent au Salon du livre de Genève cette année, a vanté les mérites de cette formule, proposant même que le CNL participe au financement dudit salon du livre si un système de rémunération des auteurs était mis en place. Je rappelle que le «n» de CNL est l’initiale de national, donc français! Ce «geste», apparemment arrivé à l’oreille de certains auteurs romands, ne s’apparente-il pas à une forme de néocolonialisme? Depuis quand cet établissement public français, qui vit des taxes qu’il perçoit en France, a-t-il vocation à intervenir en Suisse? La question est ouverte. On aura compris quelle réponse j’y apporte personnellement.

Les conséquences réelles

Pour terminer, je voudrais alerter Sébastien Meier sur les conséquences qu’aurait une telle mesure si elle était appliquée de façon obligatoire et systématique: dès lors que les organisateurs des salons et festivals en Suisse seront contraints de rémunérer les auteurs, ils chercheront à amortir cette dépense supplémentaire. Avant d’inviter un auteur, on vérifiera son «potentiel commercial». Ce qui profitera aux «grands», qui seront invités parce que générant de fortes ventes compensant leur rémunération, et nuira aux «petits», vendant peu, dont la plupart ne seront peut-être plus invités. Ça s’appelle se tirer une balle dans le pied.


Pascal Vandenberghe, Président-Directeur-Général, Payot Libraire

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