Pour les uns, mouvements d’opposition et représentants de la société civile asphyxiés depuis la nuit des temps, la «révolution des jasmins» exhale déjà le parfum entêtant de la liberté. Pour les autres, régimes de fer, autocrates, sécuritaires et kleptocrates arrimés au pouvoir, elle suinte le fumet fétide de l’instabilité.

Des quatre coins du monde arabe et proche-oriental, de l’Iran à l’Egypte en passant par la Libye, on a vu se multiplier ce week-end les commentaires inquiets de dirigeants arabes prophétisant le chaos en Tunisie. Ils n’ont pas pu se taire. Les médias arabes ont informé minute par minute leurs populations de ce qui se tramait chez leur voisin tunisien. Et ils ont raison d’être soucieux. Jeunesses sans perspective, sociétés broyées par la négation systématique des droits de l’homme, suffoquées par l’absence de liberté d’expression et écrasées par le renchérissement du coût de la vie: les points de similitude entre la Tunisie de Ben Ali et leur propre pays sont nombreux.

Il existe donc, comme viennent de le démontrer les événements tunisiens, d’autres moyens que la force déployée par les troupes américaines en Irak pour envisager la démocratie dans le monde arabe. De là à imaginer que l’hirondelle de Tunis fera le printemps démocratique arabe, il y a un pas que l’on aurait tort de franchir à la hâte. Ne serait-ce que parce que, pour se mettre en route, la révolution a nécessité une circonstance tout à fait exceptionnelle, celle d’un décrochage entre l’appareil policier et l’armée. C’est lui qui a créé la brèche dans laquelle la foule courageuse a pu s’engouffrer.

Difficile d’imaginer, aujourd’hui, qu’une armée égyptienne ou algérienne laisse le mécontentement populaire s’exprimer plusieurs semaines d’affilée avec une telle clémence. L’éventualité d’une contagion à la Libye est, théoriquement, plus plausible. Le pouvoir de Kadhafi est assis sur une machine policière qui, comme en Tunisie, a marginalisé l’armée, dont on ne peut exclure qu’elle trouve un jour dans la protestation sociale l’aiguillon d’une revanche. Pas étonnant que le colonel ait été le plus prompt à désavouer les aspirations démocratiques des Tunisiens. Encore faut-il souligner que celles-ci, au regard des troubles qui ont agité le pays ces dernières heures, sont encore loin de s’être concrétisées. Le régime a été renversé, la révolution est en marche. Elle n’est pas encore accomplie.