Du bout du lac

L’insidieux ronron du comptable glaronais

OPINION. Cuisiné par l’OCDE, le Panorama des administrations publiques 2019 est flatteur pour la Suisse. Mais le modèle helvétique a aussi ses failles, a pu voir notre chroniqueur

Un mélange de chance, d’audace et de folie fait surgir un étonnant sujet de chronique sous vos yeux sceptiques, mais encore indulgents. Alors que vous regardiez ailleurs (je sais très bien que vous regardiez ailleurs et je ne vous en veux pas, moi aussi j’étais occupé à tout autre chose), le secrétariat général de l’OCDE a choisi ce 14 novembre pour rendre le rapport que tout citoyen concerné devrait attendre comme un enfant attend Noël: le Panorama des administrations publiques 2019. Ou Government at a Glance 2019, pour qui préfère le feutre et la chaussure anglaise.

Deux cent quinze pages de tableaux et de figures (ils trichent un peu parce que la page 214 ou la 196, par exemple, sont des pages blanches) qui comparent la performance et la qualité des administrations des 36 pays de l’OCDE, y compris la confiance qu’elles inspirent à leurs administrés. Si vous êtes encore là, vous n’allez pas le regretter, parce qu’on y apprend beaucoup de choses.

Un record mondial…

La première est une bonne nouvelle: la confiance des Suisses à l’égard de leurs pouvoirs publics s’établit à 85%, record mondial, des kilomètres au-dessus de la moyenne, qui se cramponne à la barre des 45%. Et quelle que soit la mesure (sentiment du citoyen d’être entendu, sentiment d’efficacité des politiques publiques), la petite Suisse caracole au sommet des graphiques. Je sais que si vous venez de perdre votre calme au guichet du bureau des autos, tout cela vous fait une belle jambe. Mais dites-vous que le méchant petit monsieur derrière la vitre aurait statistiquement été encore plus méchant à Rome ou à Vilnius.

Si la séquence autosatisfaction ne commençait pas à crisper mon surmoi protestant, je pourrais égrener d’autres bonnes nouvelles, mais je ne vous apprendrai pas grand-chose en vous disant qu’au rayon endettement et finances publiques, la Suisse marche droit, à peu près aussi délurée qu’un comptable glaronais.

… puis les choses se gâtent

Heureusement pour l’intérêt de ce texte, les choses se gâtent quand on les regarde autrement. Prenons l’investissement public. Compte tenu de l’orthodoxie budgétaire saluée ci-dessus, les indicateurs sont tout de suite moins exceptionnels. Avec tout juste 3% de son PIB, la Suisse investit moins que la moyenne des pays de l’OCDE. Alors, oui, les Allemands et les Mexicains font pire, mais si l’on considère que l’investissement public est le baromètre du futur, alors les Norvégiens ou les Coréens semblent avoir de plus grandes ambitions que nous pour demain.

Ajoutez à cette ombre au tableau un zéro pointé, ou presque, en matière d’ouverture et d’accès aux données publiques, nouvelle frontière de la gouvernance, et vous obtiendrez l’avertissement qui s’impose: attention à ne jamais se laisser endormir par un modèle qui ronronne.


Chronique précédente

Le zéro qui change tout

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