Devenu entre-temps un très vieil homme, on raisonne, comme le veut la nature, à très long terme – tant en se tournant en arrière, vers l’histoire, qu’en regardant en avant, vers l’avenir. Néanmoins je n’ai pu fournir, il y a quelques jours, de réponse claire à une question simple. Le député Wolfgang Thierse me demandait: «Quand l’Allemagne sera-t-elle enfin un pays normal?» Et je lui ai répondu: pas dans un temps prévisible. Car s’y oppose le poids de notre histoire, monstrueuse et unique. S’y oppose aussi notre position centrale – en surpoids sur le plan démographique et économique – au cœur de notre continent, très petit mais incroyablement varié en termes de nations. […].

Même si dans quelques-uns des 40 Etats d’Europe la conscience nationale ne s’est épanouie que tardivement – en Italie, en Grèce ou en Allemagne – il y a eu partout et de façon toujours récurrente des conflits sanglants. On peut appréhender l’histoire de l’Europe comme une suite sans fin de conflits entre la périphérie et le centre et entre le centre et la périphérie, avec, toujours, le centre de l’Europe comme champ de bataille.

Lorsque les dirigeants, les Etats ou les peuples du centre de l’Europe étaient faibles, leurs voisins de la périphérie se jetaient sur le centre faible. Les plus grandes destructions et pertes de population ont eu lieu lors de la guerre de 30 ans, entre 1618 et 1648, pour l’essentiel en territoire allemand. […] Lorsque les dynasties ou les Etats du centre de l’Europe étaient forts – ou se sentaient forts! –, ils se sont à l’inverse jetés sur la périphérie. […] Cela a été le cas pour la seconde guerre de Trente Ans, entre 1914 et 1945, avec les avancées de Hitler jusqu’au cap Nord, dans le Caucase, en Crète, au sud de la France et même jusqu’à Tobrouk, à la frontière entre la Libye et l’Egypte. Les calamités subies par l’Europe, provoquées par l’Allemagne, rendent inséparables les calamités subies par les Juifs d’Europe et celles subies par l’Etat national allemand. Avant, les Polonais, les nations baltes, les Tchèques, les Slovaques, les Autrichiens, les Hongrois, les Slovènes et les Croates partageaient le destin des Allemands, en souffrant depuis des siècles de leur position centrale dans le petit continent européen. Ou, dit autrement: à plusieurs reprises, nous, les Allemands, avons fait endurer à d’autres peuples les souffrances liées à notre situation de pouvoir central.

Aujourd’hui, […] tandis que la connaissance et le souvenir des guerres du Moyen Age ont à quelques détails près disparu de la conscience de l’opinion publique des nations d’Europe, le souvenir des deux guerres mondiales du XXe siècle et de l’occupation allemande joue toujours de façon latente un rôle capital. Il me semble particulièrement important pour nous, Allemands, que presque tous les voisins de l’Allemagne – ainsi que presque tous les Juifs du monde entier – se souviennent de l’Holocauste et des infamies commises du temps de l’occupation allemande dans les pays de la périphérie. Nous, Allemands, ne sommes pas assez conscients du fait que chez presque tous nos voisins, et sans doute pour plusieurs générations encore, restera à l’égard des Allemands une méfiance latente. Les générations nées après la guerre doivent elles aussi vivre avec ce poids de l’histoire. Et les générations actuelles ne doivent pas l’oublier: c’était la méfiance envers le développement futur de l’Allemagne qui a mené aux débuts de l’intégration européenne, en 1950 […]. Ni l’idéalisme de Victor Hugo, qui avait appelé à l’unification de l’Europe en 1849, ni quelque autre idéalisme n’a été, entre 1950 et 1952, à l’origine de l’intégration européenne, limitée à l’époque à l’Europe de l’Ouest […]. Les hommes d’Etat qui dirigeaient alors l’Europe et l’Amérique […] n’ont pas agi par idéalisme mais sur la base de la connaissance de l’histoire. Ils ont agi par réalisme face à la nécessité d’éviter une poursuite de la lutte entre périphérie et centre allemand. Il manque, à qui n’a pas compris ce motif initial, toujours moteur de l’intégration européenne, un élément essentiel pour résoudre la crise extrêmement délicate actuelle.

Plus la République fédérale allemande a gagné en poids économique, militaire ou politique, au cours des décennies 60, 70 et 80, plus l’intégration européenne a été perçue par les dirigeants européens comme une assurance contre une toujours possible tentation allemande d’exercer un pouvoir politique. L’opposition des débuts à une réunification des deux Etats allemands nés de la guerre, par exemple celle de Margaret Thatcher ou celle de François Mitterrand […], était indiscutablement motivée par la crainte d’une Allemagne forte au centre du petit continent européen […].

De Gaulle et Pompidou ont poursuivi l’intégration européenne dans les années 60 et au début des années 70 pour envelopper l’Allemagne […]. Kohl et Mitterrand ont présidé la naissance de l’union monétaire, avec le Traité de Maastricht, en 1991 […]. A sa base, il y avait l’inquiétude française d’une Allemagne surpuissante – plus exactement, d’un Deutsche Mark surpuissant. Entre-temps, l’euro est devenu la seconde monnaie des échanges internationaux. Cette monnaie européenne s’est avérée au cours des dix dernières années plus stable que le dollar – et plus stable que le Deutsche Mark, tant pour les échanges intérieurs qu’extérieurs. Parler d’une soi-disant crise de l’euro est un bavardage superficiel des médias, des journalistes et des politiciens.

Le monde a formidablement évolué depuis Maastricht. Nous avons assisté à la libération des nations d’Europe de l’Est, à l’implosion de l’Union soviétique. Nous assistons à l’incroyable montée en puissance de la Chine, de l’Inde, du Brésil et d’autres Etats «émergents» que nous appelions avant «tiers-monde». Les économies de grandes parties du monde se sont «globalisées». Presque tous les Etats du monde sont dépendants les uns des autres. Surtout, les acteurs des marchés financiers globalisés se sont taillé un pouvoir incontrôlé.

En même temps, et sans qu’on le remarque, l’humanité s’est reproduite de façon explosive, pour atteindre les 7 milliards d’individus. Lorsque je suis né, on comptait 2 milliards d’êtres humains. Ces changements considérables, ils ont d’énormes conséquences sur les peuples d’Europe, leurs Etats et leur bien-être.

Les nations européennes vieillissent et partout voient diminuer le nombre de leurs citoyens. Au milieu du XXIe siècle, il y aura sans doute 9 milliards d’humains sur la Terre, dont 7% d’Européens. 7% de 9 milliards! Pendant plus de deux siècles, jusqu’en 1950, les Européens ont représenté 20% de la population mondiale […]. En 2050, le produit social brut des Européens aura diminué à 10% du total mondial. En 1950, c’était encore quelque 30%.

En 2050, chacune des nations européennes ne représentera plus que 1% de la population mondiale. Si nous voulons avoir l’espoir de représenter encore, nous, Européens, quelque chose pour le monde, nous ne pouvons le faire qu’ensemble […]. De là l’intérêt stratégique, à long terme, de l’intégration des nations européennes […]. Les Nations n’en sont pour l’instant pas assez conscientes. Et leurs gouvernements ne leur en font pas prendre conscience.

Si l’Union européenne ne parvenait pas à agir de concert dans les décennies à venir, on ne pourrait exclure la marginalisation des différents Etats européens, et de la civilisation européenne. Tout comme on ne pourrait exclure, dans un tel cas, la renaissance de luttes de concurrence et de prestige entre les Etats européens […]. Le vieux jeu périphérie-centre pourrait redevenir réalité […].

Si on considère aujourd’hui, fin 2011, l’Allemagne de l’extérieur, avec les yeux de nos voisins, on voit que l’Allemagne suscite depuis quelques années un malaise […] Au cours des dernières années sont apparus de vrais doutes sur la continuité de la politique allemande. La confiance dans la fiabilité de la politique allemande est endommagée.

Ces doutes et ces inquiétudes sont à mettre sur le compte des erreurs de politique étrangère des politiciens et gouvernements allemands. Et aussi de la surprenante force économique de l’Allemagne réunifiée […]. Laquelle […] a aussi suscité bien des jalousies […].

Mais nous ne sommes pas assez conscients du fait que notre économie est dépendante de la conjoncture mondiale […].

Simultanément s’est manifesté un lourd faux développement: l’énorme excédent de notre balance commerciale. Depuis des années, les excédents commerciaux représentent 5% de notre produit social brut. C’est autant que les excédents chinois […]. Il est indispensable que nos dirigeants en soient conscients. Car nos excédents sont les déficits des autres. Nos créances sont leurs dettes. On a affaire à une fâcheuse atteinte de l’idéal jadis prôné par nous: l’idéal d’équilibre des échanges extérieurs. Ce déséquilibre ne peut qu’inquiéter nos partenaires. Et lorsque s’élèvent des voix étrangères, souvent américaines […], pour demander à l’Allemagne de prendre un rôle moteur en Europe, cela éveille en même temps chez nos voisins de nouvelles craintes. Et de mauvais souvenirs.

Mais ce développement économique et cette crise simultanée de la capacité d’agir des organes de décision de l’Union européenne ont poussé l’Allemagne vers un rôle central. Consentante et de concert avec le président français, la chancelière allemande Angela Merkel a accepté ce rôle. Mais il y a dans bien des capitales et des médias européens une crainte croissante face à une possible domination allemande. Cette fois-ci, il ne s’agit pas d’une domination militaire ou politique mais d’un centre économique surpuissant! […].

Si nous, Allemands, nous nous laissions aller, sûrs de notre force économique, à la tentation de revendiquer un rôle dirigeant en Europe […], cela inciterait une majorité de nos voisins à se défendre. Les craintes de la périphérie face à un centre trop puissant ressurgiraient rapidement […]. L’Allemagne s’isolerait.

La très grande et très productive République fédérale d’Allemagne a besoin – aussi pour nous protéger de nous-mêmes! – d’être encadrée dans le processus d’intégration […].

Notre situation géopolitique centrale, le rôle malheureux que nous avons joué dans l’histoire européenne jusqu’au milieu du XXe siècle, notre productivité actuelle, tout cela fait que tout gouvernement allemand doit faire preuve d’une sensibilité particulièrement poussée vis-à-vis des intérêts de nos partenaires européens […].

Nous Allemands n’avons pas réalisé seuls notre considérable performance de reconstruction des six dernières décennies. Celle-ci n’aurait pas été possible sans l’aide des vainqueurs de l’Ouest, ni sans notre encadrement par l’Union européenne et l’Alliance atlantique, ni sans l’aide de nos voisins, ni sans l’effondrement du bloc de l’Est, et la fin de la dictature communiste. Nous, Allemands, avons des raisons d’être reconnaissants. Et le devoir d’honorer la solidarité reçue en étant solidaires avec nos voisins! […]

Je suis convaincu que l’Allemagne a un intérêt cardinal de ne pas s’isoler et de ne pas se laisser isoler. Un isolement au sein de l’Europe serait dangereux […].

C’est vrai que l’Allemagne a été pendant de longues décennies contributeur net de l’Union! Nous pouvions nous le permettre et l’avons fait depuis Adenauer. C’est vrai que la Grèce, le Portugal ou l’Irlande ont toujours été bénéficiaires de l’Union […]. Jusqu’à présent, cela allait de soi. Tout comme le principe de subsidiarité […].

La crise actuelle des organes créés par le Traité de Lisbonne ne doit pas durer des années! A l’exception de la BCE, tous les organes – le Parlement européen, le Conseil européen, la Commission de Bruxelles – tous ont été de peu de secours dans la solution de la crise bancaire de 2008 et surtout dans la crise de la dette qui a suivi […]. Dans la recherche de solutions […], nous ne devons pas ériger notre ordre économique et social, notre système fédéral, notre conception du budget et des finances en modèle ou référence à adopter, mais les présenter en exemple parmi d’autres possibilités […].

C’est sûr, l’Europe restera aussi au XXIe siècle un assemblage d’Etats nations, chacun avec sa langue, son histoire propre. C’est pourquoi l’Europe ne deviendra certainement pas une confédération. Mais l’Union européenne ne doit pas devenir un simple groupement d’Etats. L’Union européenne doit rester un groupement d’Etats qui se développe de façon dynamique. Il n’y a aucun antécédent à cela dans l’histoire de l’humanité. Nous, sociaux démocrates, devons contribuer à l’épanouissement de ce groupement […].

Aujourd’hui, la plus grande partie de l’Europe jouit des droits de l’homme et de la paix. Cela, nous n’aurions pu l’imaginer ni en 1918, ni en 1933, ni en 1945. Travaillons et battons-nous pour que l’Union européenne renaisse de ses faiblesses actuelles, stable et fière d’elle-même.

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