Depuis quelques semaines, la réalité de nos vies a dépassé la fiction. Mais les experts – épidémiologistes, mathématiciens, médecins – connaissaient le niveau de la menace. Ils ne cessaient même de le répéter. Le dernier rapport de l’OMS, la dernière évaluation nationale en Suisse et la dernière simulation pandémique aux Etats-Unis remontent tous à l’année dernière. Tous décrivent, à peu de chose près, le scénario que nous vivons aujourd’hui.

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Quelle étrangeté de voir une civilisation aussi avancée que la nôtre confier à des experts le soin de la prévenir du danger puis, lorsqu’ils le font, les ignorer superbement en rangeant leurs rapports dans un tiroir. Impression renforcée en cette ère de régression populiste par la mise en cause systématique de la parole des élites – ici scientifiques. Désormais, les pressions économiques se multiplient pour demander l’accélération du déconfinement, sous les yeux inquiets de médecins qui luttent pied à pied pour éviter une déferlante de patients. Comme si le passager pouvait prendre les commandes de l’avion, ou le patient s’inciser lui-même sur la table d’opération.

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De nombreux enseignements suivront cette crise d’ampleur historique. Un des plus précieux serait que la parole des experts sanitaires soit entendue avant que la prochaine pandémie ne se produise. Afin d’être prêts, nous devrons extraire une partie des questions de santé de la logique managériale qui a infiltré la conduite des affaires publiques depuis trois décennies. La gestion à flux tendus, source de profit pour le secteur privé, ne tolère pas le moindre grain de sable dans sa chaîne d’approvisionnement. Par conséquent, seules la constitution de stocks de matériel et la relocalisation de capacités de production stratégiques nous permettront de faire face au prochain virus.

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Nous aurons aussi intérêt à écouter les experts concernant d’autres menaces pour l’heure moins palpables, comme notre cybersécurité. Ce sera le même impératif dans le cas du changement climatique. Si nous n’essayons pas de limiter son impact et ne préparons pas notre société à ses effets, ce phénomène n’entraînera pas une vague mais des tsunamis à répétition. Le mauvais film dans lequel nous vivons aujourd’hui se terminera tôt ou tard. D’autres suivront, mais nous avons la chance d’avoir à notre disposition les meilleurs scénaristes pour nous épauler.