Opinions

L'interminable calvaire des Ouïgours

Trois fois pressentie pour le Nobel de la paix, Rebiya Kadeer se bat pour défendre les droits de son peuple, les Ouïgours, colonisés et opprimés par le gouvernement de Pékin. Musulmans et turcophones, ceux-ci vivent dans la province du Xinjiang, à l'extrême ouest de la Chine, sur un vaste territoire qui s'étend du Kazakhstan au Pakistan.

Récemment libérée des geôles chinoises après sept ans à l'isolement, cette femme de tête, qui fut milliardaire et membre du parlement chinois, est mère de 11enfants et vit aujourd'hui en exil à Washington. Mais, surtout, Rebiya Kadeer est présidente du World Uyghur Congress et briguait le Prix Nobel de la paix 2007.

«Pendant la Révolution culturelle, nous avons dû couper nos cheveux et porter la casquette chinoise», se souvient Rebiya Kadeer. Aujourd'hui, à 60 ans, elle arbore de longues nattes et la doppa, la petite calotte brodée des Ouïgours.

Cette femme de caractère décide très jeune de combattre l'oppression chinoise que subit son peuple: «J'avais 12 ans lorsque ma famille a été déplacée. Nous avons dû quitter les montagnes de l'Altaï pour nous installer en bordure du désert du Takla-Makan. Petite fille, je ne pouvais pas avoir l'insouciance d'une enfant normale. Nous entendions toujours dire des choses comme: le fils d'un voisin a été arrêté, une fille de notre classe a été emmenée, un voisin est parti définitivement... Cela arrivait en permanence. Depuis ce temps, j'ai décidé d'agir pour aider mon peuple.» Et elle raconte, pour la centième fois sans doute, toujours avec autant d'énergie. C'est sa mission. Dénoncer, faire savoir au monde. Encore et encore.

Genève, mars 2007. Palais des Nations de l'ONU, réunion du Conseil des droits de l'homme. Première rencontre. Elle regarde droit devant elle. Pas un cil ne bouge. Impressionnante. A sa droite, son interprète lit en anglais le discours qu'elle a écrit. Puis elle remercie: «Rahmat!» - merci en ouïgour - et s'excuse de ne pas encore bien parler anglais. Elle promet: «Bientôt.» Elle apprend. Deux ans seulement qu'elle est sortie de prison. Elle est là pour représenter son peuple, les Ouïgours, qu'elle veut libérer des persécutions et du joug chinois.

Rebiya Kadeer a déjà payé très cher son combat. Sept ans dans les geôles d'Urumqi, la capitale du Xinjiang. A l'isolement. Les deux premières années, une cellule de deux mètres sur deux, sans fenêtre, avec pour tout matelas le sol dur de sa prison. Ensuite, cinq minutes d'air frais dans la cour... tous les quarante-cinq jours! «Je m'étais juré de me consacrer à la cause des Ouïgours si jamais je sortais vivante de prison. C'est ça qui m'a donné la force de tenir! C'est la seule chose! Sinon... autant mourir...» En effet, comment a-t-elle pu supporter l'enfermement, elle qui est née dans les montagnes reculées de l'Altaï, le berceau des peuples türks - Kirghizes, Ouzbeks, Turkmènes, Kazakhs, Turcs, Azéris, Ouïgours... - là où «c'est très vert, il y a plein d'animaux sauvages et d'oiseaux»?

Sa vie avait pourtant pris des allures de success story de roman. La petite fille pauvre de l'Altaï qui prend sa revanche et bâtit une fortune colossale... «Je me suis mariée très jeune. Mon premier époux gagnait 75 yuans - à peine 12CHF - par mois. Cela ne suffisait pas pour nourrir notre famille, alors j'ai commencé à faire un peu de commerce. Je fabriquais des chaussures, des robes... Puis je les vendais.» Près de trente ans plus tard, à l'époque de son arrestation en 1999, Rebiya Kadeer est à la tête d'un véritable empire commercial. Femme d'affaires, milliardaire, membre du parlement chinois... Aujourd'hui, il ne lui reste plus que quelques photographies pour témoigner des années fastes. Sur une d'entre elles, on la voit en compagnie de Bill Gates, sur une autre avec Li Peng, l'ex-premier ministre chinois, sur une troisième avec une star de cinéma. Elle rit. Elle est drôle. Loin de s'appesantir sur son sort, elle plaisante en tournant les pages de son album.

Après sa libération en mars 2005, Rebiya Kadeer ne reverra jamais son pays. «Les autorités chinoises m'ont mise directement dans un avion. Elles craignaient que je ne continue à faire de la propagande.» Destination Washington. C'est là qu'elle vit depuis, en exil forcé, avec son second époux, Sidik Rouzi, qui l'y avait précédée. Lui aussi a fui le régime de Pékin: «Mon mari a été incarcéré de 1968 à 1977 pour avoir conduit une manifestation à Urumqi. Il réclamait l'indépendance et la liberté pour les Ouïgours. Quelques années après sa libération, il risquait un second emprisonnement, cette fois pour ses écrits, alors il a décidé de s'enfuir.» Comment l'a-t-elle connu? «J'avais entendu parler de lui et de son activité. Je voulais le rencontrer. Un jour, je suis allée lui rendre visite en prison. Et voilà...» Elle rit. Ils auront six enfants. Elle en a déjà cinq de son premier mariage.

Quelques mois après sa sortie de prison, en novembre 2006, Rebiya Kadeer est élue présidente du World Uyghur Congress (WUC), l'organisme qui chapeaute les 49organisations militant pour les droits des Ouïgours. Prix Rafto 2004 - qui récompense une personnalité ayant agi pour les droits de l'homme - nominée pour le Prix Nobel de la paix en 2005, 2006 et 2007, elle espère beaucoup de cette distinction: «Si je recevais un jour le Nobel, le monde entier serait au courant de la cause ouïgoure. Comme pour le Tibet. Nous pourrons enfin obtenir le support de la communauté internationale.» Elle a besoin des médias. De la pression internationale. Besoin que l'on sache.

En effet... Qui a entendu parler des Ouïgours, ce peuple turcophone et musulman qui vit aux confins de la Chine, sur ce vaste territoire qui s'étend depuis le Kazakhstan jusqu'au Pakistan? Ils sont pourtant 9 millions, vivant dans la Région autonome ouïgoure du Xinjiang (RAOX). Quand ils évoquent leur pays, les Ouïgours ne disent jamais Xinjiang - nouveaux territoires en chinois - mais Turkestan oriental. Les plus extrémistes, les séparatistes, parlent d'Ouïgouristan, littéralement le pays des Ouïgours.

Là-bas, la moindre velléité de séparatisme peut être punie de mort. Il faut dire que le sous-sol du Xinjiang regorge de pétrole et de gaz... Comme les Tibétains, les Ouïgours connaissent l'oppression han. Contrairement à eux, ils ne bénéficient pas de l'appui des médias. Il leur manquait une figure emblématique, à l'image de celle du dalaï-lama. Lacune que se dépêche aujourd'hui de réparer Rebiya Kadeer. D'autant plus que la situation devient urgente. Depuis quelques années, la colonisation han s'intensifie. La culture des Ouïgours est en train de disparaître dans l'indifférence générale. Eux avec, par assimilation forcée. Les Chinois han représentent aujourd'hui plus de la moitié de la population du Xinjiang. Ils n'étaient que 300000, soit 4%, en 1949.

Munich, juillet 2007. Siège du WUC. Je retrouve Rebiya Kadeer, venue participer à une réunion du comité exécutif. «Depuis septembre 2001, la répression s'est amplifiée. Le gouvernement chinois utilise de nouvelles formes de persécution. Des millions de colons chinois s'installent chez nous. Ils font ce qu'ils veulent, ils ont du travail et de belles maisons alors que nos jeunes ne trouvent pas d'emplois et que la plupart des Ouïgours vivent dans la pauvreté. Les hommes sont arrêtés au moindre prétexte, faussement accusés de terrorisme. Les jeunes filles célibataires sont incitées à partir travailler comme main-d'œuvre bon marché à l'est du pays. La pratique de la plupart de nos traditions est interdite. L'enseignement, autrefois en ouïgour, se fait désormais en chinois.» Elle parle de plus en plus vite, scande son discours avec les mains. Ses mots claquent, sa voix est sûre.

Elle tient à rappeler les événements de Ghuldja - Yining en chinois - triste tournant dans l'histoire ouïgoure. Soudain sa doppa se met de travers. Je prends une photo. Son interprète lui fait signe. Elle rit en la rajustant. Elle blague. Elle rit de plus belle.

Puis elle reprend, sérieuse: «C'était il y a dix ans. Les massacres ont eu lieu entre le 5 et le 7 février 1997. De jeunes Ouïgours étaient descendus dans la rue pour protester contre la discrimination et demander l'égalité des chances devant l'emploi. Ils manifestaient en paix, mais le gouvernement a envoyé la police armée et les militaires. Ils ont tiré et ont lâché leurs chiens sur les jeunes. Deux à quatre cents Ouïgours ont été tués, selon les sources, et on a pu compter des centaines de blessés. Les soldats frappaient avec leurs bâtons et en ont tué encore. Ils les prenaient, les jetaient dans des camions, même pas debout, ils les empilaient les uns sur les autres! Comme de la viande! Et comme ils n'avaient pas assez de prisons, ils en ont parqué des milliers dans un stade! Ils leur ont fait retirer leurs vêtements et les ont aspergés avec des canons à eau. C'était en février, il faisait très froid!» (La température moyenne à Urumqi à cette époque de l'année est de -15°C.)

Les autorités, quant à elles, ne dénombreront «que» dix morts, des terroristes, selon elles... Pour les témoins et Amnesty International, il s'agit bien d'un massacre et de centaines de tués.

Rebiya Kadeer poursuit son récit: «Les jours suivants, les arrestations ont continué. Les soldats parcouraient les villes et les villages. Ils allaient de maison en maison. S'il y avait un fils dans la famille, ils l'arrêtaient, et si le père protestait, ils arrêtaient aussi son frère ou son cousin. 80000 arrestations pour 15000 manifestants! Depuis, des exécutions de prisonniers ont lieu régulièrement.» Selon Amnesty International, 200prisonniers politiques ouïgours ont été exécutés entre 1997 et 1999. Dernier en date - à notre connaissance - Ismaïl Semed, 37 ans, tué d'une balle dans le cœur le 8 février 2007. Accusé de séparatisme.

A l'époque du massacre de Ghuldja, Rebiya Kadeer est membre du parlement. En mars 1997, soit un mois plus tard, elle prend la parole lors d'une réunion parlementaire à Pékin et dénonce la tuerie: «Pourquoi avez-vous tué tous ces gens? Ils n'avaient rien fait! Ils étaient juste descendus dans la rue pour demander la liberté! Vous n'aviez pas à envoyer tous ces militaires pour les tuer! Comment avez-vous pu verser tout ce sang! Ils voulaient juste vivre librement. Fallait-il les tuer pour cela?»

Discours fort peu apprécié... Tous ses titres officiels lui sont retirés. Dès lors, sa situation deviendra de plus en plus délicate. Deux ans plus tard, le 11 août 1999, elle sera arrêtée dans les rues d'Urumqi.

«J'avais rendez-vous avec une délégation américaine venue enquêter sur la situation des droits de l'homme au Xinjiang. Alors que j'approchais de leur hôtel, une centaine de policiers ont encerclé le quartier. Il y avait aussi les services secrets, venus pour m'arrêter. J'ai réussi à les repousser, à m'échapper et à grimper sur le toit d'une voiture. Je hurlais: «Au secours! Au secours!» Mais ils ont fini par m'attraper. Ils m'ont mis quelque chose sur la bouche et m'ont emmenée. Des gens dans la rue m'ont reconnue et ont pu prévenir mes enfants.»

S'ensuit une condamnation à 8 ans de prison. Motif: «divulgation de secrets d'Etat». On lui reproche d'avoir envoyé des coupures de presse à son mari, réfugié politique aux Etats-Unis... Elle sera libérée sept ans plus tard, pour raison de santé, grâce à la pression internationale et en particulier à l'intervention de Condoleezza Rice et d'Amnesty International.

Cinq de ses enfants sont restés en Chine. Trois de ses fils ont été arrêtés fin 2006, les deux autres sont sous étroite surveillance. «Ablikim vient d'être condamné à 9 ans de prison, ils l'ont torturé, il va très mal. Je suis inquiète. Alim a été condamné à 7 ans.» Officiellement, pour évasion fiscale. En réalité, à cause du combat qu'elle mène.

Ton pays te manque? «Bien sûr... Je leur ai demandé de pouvoir y retourner au moins une fois encore...» Tu as demandé... au gouvernement chinois? Elle fait oui de la tête. Tu penses qu'ils vont... Elle fait non. Silence. Elle pleure.

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