Pratiquée sporadiquement depuis le XIXe siècle, l’intervention humanitaire est réapparue il y a vingt ans, après un hiatus d’un siècle. Ses succès, contradictions et défauts n’ont guère changé durant cette période. Sa soudaine réapparition dans les années 1990 et sa non moins subite disparition dans les années 2000 ne sont pas entièrement surprenantes.

Les années 1990 ont été hâtivement qualifiées de «décennie humanitaire». Le Conseil de sécurité des Nations unies avait alors autorisé plusieurs opérations militaires pour venir en aide à des populations civiles victimes de violations massives des droits humains les plus fondamentaux, en Irak (1991), Somalie (1992), Bosnie-Herzégovine (1995), Timor-Oriental et Sierra Leone (1999). Malheureusement et malgré ce zèle humanitaire, on se souviendra surtout de cette décennie pour ses non-interventions humanitaires, avec notamment le génocide au Rwanda, les crimes de guerre en Tchétchénie, les crimes contre l’humanité au Tibet et en République démocratique du Congo (RDC).

La dernière intervention humanitaire fut l’opération militaire extrêmement controversée de l’OTAN au Kosovo en 1999, entreprise sans mandat du Conseil de sécurité de l’ONU, prétendument pour prévenir une catastrophe humanitaire imminente. Dans l’intervalle, et depuis les attentats terroristes du 11 septembre 2001 et les guerres en Irak et en Afghanistan, il n’y a eu aucune intervention humanitaire au Darfour (Soudan) où des centaines de milliers de civils ont péri et au moins 2,5 millions de personnes ont été déplacées ou sont devenues des réfugiés. Il n’y a pas eu non plus d’intervention en RDC où, entre 1998 et 2006, malgré la présence d’une force de maintien de la paix de l’ONU, plus de 4 millions de personnes ont été tuées – soit un nombre plus élevé de victimes que les conflits dans les Balkans, au Rwanda, en Irak et au Darfour combinés.

En rétrospective, le bilan des années 90 peut être considéré avec un certain scepticisme, si ce n’est du cynisme. Nous sommes aujourd’hui pleinement conscients du fait que ces interventions humanitaires controversées étaient épisodiques et motivées par des circonstances politiques, souvent sans rapport avec les souffrances des populations civiles. Elles n’ont été que des options de dernier recours, à court terme, avec des résultats prévisibles et des conséquences involontaires.

L’intervention en Irak a apporté un certain soulagement aux Kurdes irakiens, mais n’a rien fait pour aider les Chiites irakiens, dont les besoins ne différaient pourtant en rien de leurs concitoyens du nord du pays. L’intervention en Somalie a débouché sur une escalade de la violence. Les tentatives de désengagement des troupes d’occupation en Bosnie, selon un calendrier précis indexé à des réformes politiques après 1995, n’a pas non plus eu le succès escompté. L’intervention au Timor-Oriental est arrivée trop tard. Les frappes aériennes de l’OTAN au Kosovo ont provoqué un accroissement des victimes et des déplacés, dont des dizaines de milliers d’Albanais kosovars, aggravé la haine et les affrontements entre les Serbes et les séparatistes albanais et exacerbé le «nettoyage ethnique inversé», un processus coercitif par lequel les Serbes et les Roms ont été obligés de quitter le Kosovo ou d’y rester à leurs risques et périls. L’OTAN n’a pas tenu sa promesse de reconstruction économique et sociale, comprenant en particulier la réintégration des réfugiés de retour au pays, ni donné suite à son engagement d’assurer la stabilité dans le sud des Balkans.

Au début des années 2000, le rapport Responsabilité de protéger, adopté sous une forme édulcorée par l’Assemblée générale de l’ONU en 2005, a mis l’accent sur la responsabilité de la communauté internationale dans la prévention des violations massives des droits de l’homme, en établissant des mécanismes de première alerte et en soulignant l’importance de l’amélioration des processus de reconstruction à la suite d’interventions. Cette initiative louable ne propose toutefois aucune solution concrète si un Etat faillit à son devoir premier qui est de protéger la population vivant sur son territoire, si les tentatives pacifiques pour faire cesser les violations des droits de l’homme échouent et, plus important, si le Conseil de sécurité est paralysé. Donner une nouvelle appellation à l’intervention humanitaire ne change rien à la nature de ce procédé controversé – la communauté internationale reste une communauté d’Etats souverains. Les Etats nations sont toujours les principaux responsables de la sécurité intérieure et extérieure de leurs populations, en dépit du rôle croissant joué par les acteurs non étatiques internationaux et transnationaux.

La prochaine fois qu’une intervention armée aura lieu pour protéger les victimes d’un génocide ou de crimes contre l’humanité, elle sera sans doute confronté à un choix difficile: attendre qu’il y ait un nombre suffisamment élevé de victimes pour justifier une intervention ou parvenir à un accord précipité pour une action énergique sur la base de preuves incertaines avant qu’une tragédie n’ait lieu. Par ailleurs, il faut noter qu’une intervention contre des pays riches et puissants est peu probable. Si les Etats occidentaux interviennent dans des Etats tiers moins puissants, ils seront accusés de céder à leurs anciens démons colonialistes. S’ils n’interviennent pas, ils seront accusés de racisme et d’indifférence face à la souffrance humaine. Si l’intervention se limite à venir en aide aux victimes, les Etats intervenants seront critiqués pour leur réticence à dépenser de l’argent ou à prendre des risques au plan militaire. La protection à long terme des victimes (par une paix durable, la promotion de la bonne gouvernance et le développement durable) amèneront de nombreux gouvernements à se demander s’ils n’assistent pas à une répétition de la «mission civilisatrice».

En 1999, Kofi Annan posait la question: «Si l’intervention humanitaire constitue effectivement une atteinte inadmissible à la souveraineté, comment devons-nous réagir face à des situations comme celles dont nous avons été témoins au Rwanda ou à Srebrenica et devant des violations flagrantes, massives et systématiques des droits de l’homme, qui vont à l’encontre de tous les principes sur lesquels est fondée notre condition d’êtres humains?» En 2010, cette interrogation n’a toujours pas reçu de réponse.

© The Graduate Institute Traduction: Julia Gallin

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