il etait une fois

L’introuvable «carte du monde au millionième»

Le langage des cartes géographiques nous est familier, Swisstopo nous en donne la preuve en publiant ses archives. Qui l’a inventé? Des savants du monde monde entier quand ils ont décidé, à Berne, en 1891, de fabriquer une représentation standardisée de la terre.

Il était une fois

Swisstopo, l’office fédéral de topographie, vient de mettre en ligne, sur son site, une application appelée «voyage dans le temps», qui permet de visionner près de 4000 cartes anciennes de Suisse, certaines vieilles de 75 ans. Pour la première fois, cartes anciennes et contemporaines sont visibles ensemble par un large public, ainsi témoin de l’évolution de l’espace et de sa représentation. Les «topophiles» sont aux anges.

Google Earth photographie le paysage, c’est spectaculaire. La carte l’interprète avec le langage de la géographie. Les images de Google sont muettes. Celles des cartographes parlent. La langue technique qu’elles utilisent est issue d’une longue et lente négociation entre géographes du monde entier, occupés au siècle dernier à trouver les codes acceptables et compréhensibles par les multiples usagers de la terre, les voyageurs, les explorateurs, les missionnaires, les colonisateurs, les propriétaires, les gouvernements avec leurs diplomates et leurs états-majors militaires,  etc. L’un des épisodes majeurs de la construction de ce référentiel révèle les complications de l’aventure: la tentative, évoquée lors du cinquième Congrès international de géographie, tenu à Berne en 1891, de créer une carte du monde à l’échelle du millionième.

L’idée venait d’un représentant de l’Ecole allemande de géographie, alors très en vue, Albrecht Penck. Le congrès la trouva bonne et mit sur pied une commission chargée de la réaliser. Mais avec quel type de projection cartographique, quelles mesures, quelles couleurs pour les mers, les terres, les montagnes, quelle nomenclature pour les lieux? D’emblée, les sociétés nationales de géographie eurent chacune leurs préférences et leurs arguments. Quatre congrès internationaux, à Londres en 1895, Berlin en 1899, Washington en 1904 et Genève en 1908, ne suffirent pas à trouver une approche commune. Une conférence spécialement destinée au projet fut organisée à Londres en 1909. Il en ressortit des décisions importantes concernant la projection, qui serait polycônique, la nomenclature, qui serait harmonisée sur l’alphabet latin. Le système de mesure serait métrique, grosse concession anglo-saxonne à la France qui, en échange, acceptait Greenwich comme méridien de départ, au lieu du méridien de Paris, si cher à ses yeux. Chaque feuille de la carte couvrirait une superficie de 4° de latitude et 6° de longitude. Les courbes de niveau seraient en brun pour l’hypsométrie, en bleu pour la bathymétrie. L’hydrographie serait en bleu, les routes en rouge, les chemins de fer en noir. Le tout devait coûter, selon les estimations de Penck, environ 4 millions de marks.

La répartition des tâches ne fut pas décidée. En 1893 déjà, les Suisses avaient essayé de réunir officiellement les Etats intéressés. Vainement. Chaque pays faisait des cartes de son côté, pour ses propres besoins, et le projet grandiose des savants de collaborer à une représentation standardisée de la Terre n’était pas considéré comme prioritaire. En France par exemple, le Service géographique de l’armée avait déjà produit pour son compte des feuilles dressées à l’échelle du millionième de la Chine, des Antilles, de la Turquie ou de l’Asie centrale; la Preussische Aufnahme allemande avait sorti 22 feuillets de la Chine orientale à ce format, également choisi par le War Office britannique pour ses cartes de l’Afrique. Les divergences nationales diminuaient, mais les Etats ne s’étaient pas encore ralliés au projet d’une carte standardisée.

La France y fut gagnée grâce à Paul Vidal de la Blache, le fondateur de la géographie française et partisan, depuis la première heure, de la carte du monde au millionième: par son absence, disait-il, la France courait le risque que d’autres pays se mettent à cartographier son domaine colonial. Au début du XXe siècle, ce n’était pas une vue de l’esprit. Le savant fut entendu et en 1913, le Service géographique de l’armée organisait lui-même, à Paris, la nouvelle session de la Conférence sur la carte. Et cette fois-ci, les Etats, qui n’étaient que 11 lors de la Conférence de Londres en 1909, étaient 35 à se faire représenter. La Suisse s’annonça, mais personne ne vint. La Chine républicaine, en revanche, était là. Son délégué, Yo Tsao Yeu, déclara qu’un service cartographique avait été créé dans chaque province pour mener à bien la réalisation de la carte correspondante. Les travaux, assurait-il, avançaient à grands pas. La Chine ne se laisserait plus cartographier par les autres.

La Conférence de Paris de 1913 formalisa toutes les règles à suivre, elle établit que les feuillets seraient imprimés sur un format de 80 cm sur 60. Sur l’épineuse question des frontières contestées ou encore en négociation, elle décida que celles qui n’étaient pas définitives seraient marquées par un trait reconnaissable. Surtout, elle créa un bureau permanent, à Southampton, chargé de surveiller les travaux et de résoudre les conflits éventuels. La guerre arrêta tout. Les échanges scientifiques furent coupés, le principe de la coopération coulé. La Commission de la carte continua d’exister formellement jusqu’en 1928, puis brièvement, entre 1949 et 1952. Mais entre-temps, tous les relevés topographiques du monde avaient été faits, le projet avait perdu son sens. La carte internationale du monde au millionième ne vit donc jamais le jour dans sa version imaginée. Seules ont été produites 800 à 1000 feuilles sur les 2500 prévues.

L’échelle du millionième, cependant, est devenue familière à nos yeux: c’est celle des cartes Michelin qu’on lisait dans la voiture des parents quand on prenait la route nationale 7 pour aller en vacances à la mer.

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