On aimerait ne garder de l'Irak que l'image, le 30janvier dernier, des électeurs devant les bureaux de vote malgré les risques d'attentat et les appels au boycott. Et voilà que revient hanter nos écrans l'image d'une journaliste épuisée, kidnappée pour des raisons encore mystérieuses, victime de cet autre Irak qui depuis l'intervention militaire américaine brise l'espoir d'avenir: l'Irak de la terreur où rien n'est aussi simple que voudraient le faire croire les stratèges américains, l'Irak où les stigmates de la dictature de Saddam Hussein ne sont pas prés de disparaître. Qui détient Florence Aubenas, sinon un groupe probablement composé, comme cela était le cas des ravisseurs de Christian Chesnot et Georges Malbrunot, de sicaires de la dictature reconvertis en fanatiques islamistes, les mains dans le cambouis mafieux du racket, des prises d'otages et des règlements de comptes? Florence, comme Giuliana Sgrena, la journaliste italienne également détenue, sont les victimes d'un pays souterrain que tous les Irakiens côtoient au jour le jour. Et la mention de Didier Julia, député acquis au lobby français «pro-Saddam» qui tira grand profit de la tyrannie, ne fait que confirmer cette exécrable part d'ombre. On aimerait aussi ne garder que l'image, le 21décembre 2004, de Christian Chesnot et Georges Malbrunot à leur arrivée en France, physiquement pas trop éprouvés. Et voilà qu'à travers le regard éteint de l'envoyée spéciale de «Libération», c'est l'espoir enterré d'une couverture encore possible du conflit irakien que l'on décrypte. Comme au Liban jadis, l'Irak n'a pas de ligne de front. Il n'est qu'un éteignoir où le sourire de ceux qui, comme Florence, s'efforcent de raconter les joies et les peurs quotidiennes d'un peuple, finit malheureusement en grimace de douleurs. La veille de la diffusion de la cassette montrant notre confrère, la nouvelle de l'assassinat par balles d'une journaliste irakienne et de son fils nous était parvenue. Les tractations entre listes rivales pour la désignation du futur premier ministre irakien peuvent se poursuivre. Le seul fait que des partis politiques discutent est une excellente nouvelle, synonyme d'espoir. Mais du nouvel Irak, quels que soient les changements positifs survenus dans les arcanes du pouvoir à Bagdad, c'est le visage décomposé de Florence que l'on garde en mémoire.

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