Aïna Skjellaug

«Une dictée par jour», prônait la ministre française de l’Éducation, Najat Vallaud-Belkacem, la semaine dernière. Une recommandation drastique motivée par la vaste enquête française «Lire­EcrireCP» réalisée par l’Institut français de l’éducation, analysant les pratiques de 130 enseignants de primaire. Inédite par son ampleur et la richesse, l’étude fera «référence», selon elle.
Qu’importe le manuel, il n’a pas d’effet dans les résultats observés. Le plus important est d’apprendre à l’enfant à déchiffrer et à gribouiller des mots au crayon dès le premier jour de primaire et à un tempo régulier. Fini la guerre entre méthode globale et syllabique. La méthode syllabique par laquelle on enseigne les correspondances lettres-sons et la méthode globale, qui consiste à mémoriser des mots entiers sont complémentaires.
L’étude tire un triste constat: en un an les classes progressent, mais les écarts entre les bons et les mauvais élèves ne se réduisent pas. «Rien qu’en connaissant la performance initiale de l’élève, on peut prédire sa performance finale», explique le chercheur Roland Goigoux, directeur de l’étude. «De manière triviale, on peut dire que certains élèves apprendront à lire et à écrire en première année de primaire quoi que fasse leur enseignant.»

Le retour de la dictée

«En fait, seuls 8% de la pédagogie pèsent sur le résultat final, le reste découle des inégalités de compétences des élèves qui sont déjà présentes lors de leur arrivée en primaire.» Que faire? Valoriser l’écriture libre, en proposant par exemple à l’enfant d’ajouter une légende à son dessin et soumettre régulièrement la classe à l’exercice de dictées. L’orthographe viendra plus tard, avec la grammaire, pour l’instant, il s’agit d’écrire, même faux.
Pour la logopédiste Priska Bodmer, le constat va encore plus loin. «Il s’agit tout d’abord que l’enfant comprenne à quoi sert l’écriture. Saisir que les sons que l’on entend puissent être transformés en lettres, ça ne va pas de soi.» La notion de plaisir est importante pour la praticienne, qui doit parfois expliquer aux enfants que la pratique leur servira en dehors de l’école. «Un enfant qui écrit un mot à sa maman, même truffé de fautes, a compris le sens de l’écriture.»
La distribution de listes de vocabulaire permet de réduire les disparités sociales. «Mettre à disposition des élèves des mots, c’est les aider à se forger des idées», analyse le député genevois Jean Romain, vice-président de l’Association refaire l’école. Puis, demander à l’élève ce qu’il comprend du texte. «Pour qu’un enfant sache réellement lire, il ne suffit pas qu’il maîtrise le code, c’est-à-dire la correspondance des lettres et des sons. Il faut qu’il comprenne l’implicite dans un texte», explique Roland Goigoux.
Là encore, les différences entre les élèves sont fortement marquées. «La compréhension est culturelle et dépend du contexte social. Il est difficile de compenser en un an les six passés dans le milieu familial», démontre l’étude. Jean Romain prône aussi un retour à la tradition scolaire. «Un des fondamentaux de l’apprentissage est d’aller du plus simple au plus complexe. Il faut donner aux enfants des textes qu’ils sauront comprendre. L’enseignant qui fait lire L’Etranger de Camus à sa classe pense avant tout à sa valorisation personnelle.» L’ancien prof rit encore au souvenir de son fils de 12 ans qui avait reçu en dictée le discours de rentrée de Martine Brunschwig Graf.
Enfin, une interaction journalière au minimum, seul à seul, entre l’enseignant et l’élève en difficulté est nécessaire. Les «bons élèves», eux, développant pendant ce temps-là leur autonomie.

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