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Lire Murakami et courir

Il n’est pas obligatoire de courir si l’on apprécie la prose de l’écrivain japonais. Mais si l’on court, et a fortiori si l’on est marathonien, il est nécessaire de lire «Autoportrait de l’auteur en coureur de fond»

La douleur est inévitable, la souffrance est optionnelle. Dimanche dernier, ce mantra cité par Haruki Murakami dans son essai Autoportrait de l'auteur en coureur de fond m'a hanté. Ou plutôt aidé. Tandis que j'étais en train de boucler sur les irréguliers pavés de la vieille-ville de Lucerne le troisième marathon de ma modeste «carrière» de coureur amateur, et que mes jambes commençaient sérieusement à être pilonnées par de sourdes vibrations, je me suis dit, comme l'a si bien résumé l'écrivain japonais, que je ne pouvais éviter d'avoir mal, mais qu'il dépendait de moi de souffrir ou non.

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Ce petit livre, le seul dans lequel Murakami se met en partie à nu, a été publié – dans son édition originale – il y a tout juste vingt ans. L'écrivain n'y donne pas de conseils, mais y propose quelques réflexions personnelles, tout en mettant en relation le métier d'écrire et le plaisir de courir. Il dit d'emblée ne pas prétendre qu'il y a «de la philosophie là-dedans». Or il n'y a que ça, de la philosophie. Lorsqu'il dit que le sport l'a rendu plus fort mentalement et physiquement («mens sana in corpore sano», écrivait déjà Juvénal au tournant du Ier siècle), qu'en courant on ne se bat que contre nous-même, ou que ses techniques de romancier proviennent de ce qu'il appris lors de ses sorties quasi quotidiennes, voire encore lorsqu'il relate l'éreintante expérience d'une course de 100 kilomètres, il philosophe.

Ce Nobel qu'il n'aura pas

A deux romans et quelques nouvelles près, j'ai lu tout Murakami. La façon dont il aime tordre la réalité et jouer avec le fantastique, notamment dans Kafka sur le rivage et la trilogie 1Q84, me procure la même sensation d'euphorie que lorsque je cours et que, au bout d'une demi-heure, mon esprit vagabonde et suit sa propre logique, loin de toute pensée rationnelle. Cela fait maintenant une bonne dizaine d'années que le Japonais est cité chaque automne comme un sérieux prétendant au Nobel de littérature.

Il ne l'obtiendra probablement jamais, l'académie suédoise préférant privilégier l'effet de surprise. Mais de toute manière, ce n'est pas derrière les prix que court l'auteur de… La Course au mouton sauvage. Il court derrière une certaine idée de la liberté, peut-être. Dimanche dernier à Lucerne, c'est ce que j'ai ressenti: un sentiment de liberté, de plénitude aussi. Murakami dit que pour lui, courir et écrire sont deux activités proches. Courir et lire aussi, assurément.

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Il n'est pas obligatoire de courir si l'on apprécie Murakami. Mais si l'on court, il est nécessaire de lire Autoportrait de l'auteur en coureur de fond.


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