Lectures

L’islam sur le divan

Psychanalyste et professeur de psychopathologie à l’Université Paris Diderot, ancien élève de Georges Devereux et ami de Jacques Derrida, Fethi Benslama a été le premier, avec la publication en 2002 de La Psychanalyse à l’épreuve de l’islam (Aubier), à penser la question de l’introduction de la doctrine psychanalytique dans le monde arabo-islamique, marqué, comme il le soulignait déjà, par un «dérèglement de la subjectivité», dont les symptômes les plus évidents seraient le traitement réservé aux femmes, à qui on dénie la qualité de sujet, et la radicalisation des masses dans un obscurantisme religieux. Et il indiquait comment la psychanalyse, doctrine rationnelle, pouvait contribuer à lever des refoulements et à permettre, selon lui, à ce monde d’accéder aux Lumières et à l’avènement d’une société démocratique.

C’est pourquoi ce nouvel ouvrage, composé d’articles et conférences devenus introuvables, et précédé d’une excellente introduction, est d’un intérêt majeur. Il prolonge cette réflexion à travers des commentaires subtils sur, par exemple, la condamnation de Salman Rushdie en 1989.

Cherchant à décrire la «guerre des subjectivités en islam», qui n’est rien d’autre, selon lui, que «la guerre que les musulmans se livrent à eux-mêmes» dans leur rejet collectif des Lumières dites «occidentales», Fethi Benslama propose de l’analyser à partir de quatre figures de la «mort volontaire» qui rendent inopérante toute entrée possible de l’islam dans le temps de l’Histoire: le «djihadisme», parodie d’un engagement héroïque; le culte de la «bombe humaine» fondé sur l’apologie de l’humain démembré; «l’immolation par le feu», acte de désespérance absolue; la pratique du harrag ou du «brûleur» – celle de l’immigré clandestin –, consistant à choisir inconsciemment des naufrages en mer, l’exil n’étant qu’un moyen de hâter l’anéantissement du corps et de l’âme.

L’auteur prend en compte autant les soulèvements du Printemps arabe de 2011 que la situation géopolitique des représentants du troisième monothéisme, partagés, selon lui, entre un désir d’accéder aux Lumières et une pulsion contraire qui les conduit tantôt à un retour vers la tradition (les contre-Lumières), tantôt à un rejet terroriste du principe même des Lumières (les anti-Lumières).

Fethi Benslama propose à tous ceux qui se réclament d’une «identité musulmane» d’adopter les principes de la laïcité républicaine et de cesser, grâce à une réflexion freudienne sur leur subjectivité pathologique, de s’enfoncer dans les ténèbres des blasphèmes, des fatwas et du djihad. Manière pour lui de renouer avec le Divan occidental-oriental, ce grand poème de Goethe, admiré par Freud, sur la nécessité interne aux Lumières allemandes (Aufklärung) de s’inspirer de la culture de l’autre pour se définir elles-mêmes.

Et pour étayer son propos, Benslama évoque la rencontre du 11 décembre 1798 entre Bonaparte et le cheikh Al-Sadate. Rendant hommage aux Arabes, qui avaient su autrefois cultiver les arts et les sciences, le général républicain soulignait combien ils avaient perdu leurs anciennes connaissances. Et le cheikh d’affirmer qu’il leur restait le Coran. Bonaparte demanda alors si le Coran enseignait à fondre le canon. Le cheikh et ses compagnons répondirent hardiment que oui.

Telle est donc, pour Fethi Benslama, la scène inaugurale du déni des Lumières dont doit sortir le monde arabo-islamique pour accéder à la modernité.

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