Le 29 novembre 2009, les citoyens suisses doivent se prononcer en faveur ou contre l’initiative visant l’interdiction des minarets en Suisse. Cet objet de votation a suscité un important débat politique et de société sur les musulmans et de leur intégration en Suisse. Dans le cadre de ces discussions, il a été souligné à maintes reprises le fait que la réalité suisse est spécifique, car elle compte en effet une pluralité de réalités islamiques. Une très importante composante des musulmans de Suisse est originaire des Balkans et de Turquie, soit environ 80% de l’ensemble des 340 000 musulmans. Toutefois, malgré les efforts consentis par les milieux politiques, académiques, de la société civile et des médias allant dans ce sens, on en sait toujours trop peu sur la pratique religieuse de ces populations hétéroclites de Suisse, et en particulier sur celles originaires des Balkans, qui représentent, soulignons-le, la majorité silencieuse des musulmans de Suisse. Ainsi, un regard serein sur ces importantes populations en Suisse et de leur pratique religieuse s’impose.

Les personnes et communautés musulmanes des Balkans en Suisse sont très majoritairement albanophones, originaires du Kosovo, de Macédoine, de Serbie et du Monténégro. Elles sont suivies par des ressortissants musulmans/bosniaques, c’est-à-dire des «Musulmans» de Bosnie et Herzégovine et du Sandjak (régions dans lesquelles ils constituent une nationalité), et d’une petite minorité de communautés musulmanes, notamment Torbèche-Gorane (groupe des Pomaks, slaves islamisés) ou Roms. Parmi ces populations, l’islam n’a pas eu la même position et les mêmes fonctions sur le plan de la construction de l’identité nationale. En effet, dans la région des Balkans, le processus de construction nationale s’est opéré selon des modalités propres à chaque groupe ethnolinguistique. Dans le cas des populations albanophones, les mobilisations politiques sur les questions nationales respectives n’ont pas eu d’impact majeur sur les développements religieux et réciproquement. Pour ce qui est de la population musulmane/bosniaque, l’islam a été historiquement un marqueur saillant de différenciation ethnique. Il a aussi constitué un refuge identitaire pour cette population de langue slave, afin de faire face aux ambitions assimilationnistes des autres Etats slaves de la région.

Les particularités qui peuvent être relevées pour les musulmans originaires des Balkans en Suisse sont leur degré élevé de laïcité, le rapport éminemment culturel qu’ils entretiennent avec la religion, mais aussi, le confinement quasi exclusif de cette dernière à la sphère privée. Il s’agit d’un islam européen ayant évolué et mûri dans un environnement sociohistorique particulier, celui des Balkans, connu, hélas pour des drames collectifs, mais aussi pour être une mosaïque de la diversité et un pont culturel entre l’Orient et l’Occident. Pour ces populations, la pratique, ou plutôt la non pratique de la religion dans le contexte suisse s’inscrit dans une parfaite continuité avec leur pays d’origine. C’est ce qui explique aussi sans doute le silence, hormis des discussions qui peuvent avoir lieu dans des cercles restreints de croyants­, et l’absence quasi totale de mobilisation et de ces populations face à l’initiative contre les minarets.

Pour les populations des Balkans, deux facteurs ont déterminé le statut de l’islam dans leur société. Le premier est lié à l’histoire de cette région, c’est-à-dire à la longue domination ottomane et au développement d’un islam sunnite découlant de l’école juridique (madh­hab) hanéfite, qui était l’école officielle de l’Empire ottoman. Sa particularité est le recours à l’analogie et à la raison individuelle pour résoudre des problèmes juridiques ou religieux non prévus dans le texte sacré ou la Sunna (version écrite des récits des actes et paroles du Prophète). La prédominance de ce système juridique islamique dans les Balkans a aussi permis l’association des usages et coutumes locales dans la pratique de l’islam. Même s’il est très majoritairement sunnite, l’islam des Balkans se distingue aussi par sa pluralité intrinsèque. Dans cette région, la dernière phase de la domination ottomane a connu un foisonnement de courants minoritaires de l’islam (confréries soufies). Certaines confréries sont connues pour leur symbiose complexe de pratiques et de croyances entre l’islam et d’autres religions.

Outre le caractère spécifique de l’islam lié à ses origines ottomanes, il faut prendre en compte la fin de la domination ottomane qui a conduit à rendre l’islam minoritaire dans cette région. C’est un facteur de poids pour expliquer le pragmatisme de l’islam des Bal­kans. Celui-ci a ainsi pu développer une faculté d’adaptation et d’accommodement dans un contexte politique majoritairement chrétien ou laïc. De plus, le contexte historique du passage à une situation minoritaire a été associé à la domination du régime communiste et au processus de sécularisation et de modernisation institué en ex-Yougoslavie. Ces développements historiques ont contribué au cantonnement de l’islam à la sphère privée. Depuis les guerres dévastatrices des années 90, cet héritage et cette philosophie religieuse se sont trouvés dans la ligne de mire de mouvements politico-religieux transplantés de pays étrangers aux Balkans. Cependant, ce moule traditionnel culturel et religieux persiste et ne semble pas se laisser facilement briser.

Relevons le fait que l’islam des Balkans ne diffère pas du dogme religieux islamique. Toutefois, le passé sociopolitique de longue durée, combiné à la période contemporaine qu’a connue la région des Balkans a d’une part déterminé le rôle secondaire de l’islam dans la société et d’autre part façonné un rapport original à cette religion en comparaison avec les autres pays musulmans dans le monde.

Dans le contexte de sédentarisation et d’acculturation en Suisse, l’évolution de l’islam des personnes et des populations originaires des Balkans s’inscrit harmonieusement dans une analogie avec les autres religions et de la pratique religieuse générale en Suisse. Les ressortissants originaires des Balkans continuent à avoir des attitudes religieuses particulièrement légalistes et discrètes, même si à terme des changements identitaires peuvent s’opérer auprès des deuxièmes générations issues de ces populations. Ceci doit nous amener à mener une réflexion en profondeur afin de favoriser des passerelles de communication en vue de valoriser l’approche traditionnelle de l’islam des Balkans, mais aussi d’associer davantage les représentants laïcs et religieux originaires de ces populations dans le processus d’intégration en Suisse.

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