La Suisse appartient à l’Europe. Mais elle n’en fait pas partie. Et ça lui tombe dessus. Au sortir de sa visite officielle auprès du ministre français des Affaires étrangères, auprès duquel il a plaidé pour davantage de coordination au sein de l’UE dans la lutte contre le coronavirus, le chef de la diplomatie suisse, Ignazio Cassis, s’est interrogé devant les journalistes: «Cette coordination a-t-elle lieu, oui ou non? On aimerait en savoir un peu plus.»

Le même jour, les chefs d’Etat et de gouvernement des 27 Etats membres adoptaient par visioconférence une série de mesures. Notamment une organisation commune en matière d’équipement, concernant les masques chirurgicaux et les respirateurs artificiels. «Pour passer des marchés communs afin de limiter les manques et apporter une réponse collective.» On espère que le ministre français Jean-Yves Le Drian en aura informé son collègue suisse par un courrier.

Une Suisse est mal équipée

Comme le dit un proverbe allemand: «On découvre ses voisins quand on assiste avec eux à l’incendie de sa propre maison.» Et en l’occurrence les voisins sont assez occupés à se procurer des seaux d’eaux pour eux-mêmes sans avoir encore à se soucier du riverain qui les boude. Ainsi, Berne a-t-il dû protester cette semaine auprès de l’ambassadeur d’Allemagne contre le blocage dans le port de Hambourg d’un container de masques chirurgicaux provenant de Chine. Quelques jours auparavant, un poids lourd transportant 240 000 masques hygiéniques avait lui aussi été arrêté à la frontière germano-suisse. «Nous constatons à regret que certains pays agissent de manière protectionniste et égoïste», s’est plaint le ministre suisse de l’Economie, Guy Parmelin, craignant que «dans certains secteurs il puisse y avoir des ruptures dans la chaîne d’échanges commerciaux».

Que le national-conservateur Guy Parmelin feigne de le regretter fait partie des rares joyeusetés du moment

La Suisse découvre ainsi avec inquiétude que l’Europe politique, à laquelle elle refuse de participer, est incapable de solidarité. Que le national-conservateur Guy Parmelin feigne de le regretter fait partie des rares joyeusetés du moment. Mais surtout, la Suisse est mal équipée institutionnellement pour se confronter à la réalité des crises permanentes. Nos sociétés basées sur des échanges mondialisés sont devenues à ce point complexes qu’elles révèlent une extrême fragilité. Les réseaux qui relient entre elles les nations, les sociétés, les entreprises et les personnes sont à ce point sophistiqués qu’ils transmettent et accroissent dans le même temps toutes les crises, épidémiques, financières ou politiques. C’est la faille des systèmes devenus trop complexes. Le sociologue Charles Perrow, qui était un expert mondial des accidents industriels, estimait dès les années 1980 que l’interdépendance dans le système mondial de production est arrivée au point où «une défaillance survenant n’importe où implique de plus en plus une défaillance partout». Les individus, les entreprises et les pays isolés, non intégrés à des réseaux, sont incapables d’y faire face, selon la règle qui veut que «les systèmes dirigeants ne peuvent pas être moins sophistiqués que les systèmes qu’ils pilotent». Aux interactions en réseaux devrait répondre un pilotage de même niveau.

La bonne volonté de ses partenaires

La question est d’autant plus cruciale pour la Suisse qu’elle ne participe pas aux prises de décisions. Non seulement elle n’a aucun accès aux lieux où se dessinent les stratégies, mais elle dépend surtout de la bonne volonté de ses partenaires pour accéder aux informations vitales.